Quelques mots sur Alain Finkielkraut, de l’Académie française

Alain Finkielkraut, qui se désole de voir notre époque réduite à puiser sans cesse dans son passé, vient de s’inscrire dans l’intemporalité et l’immortalité.

Article paru précédemment sur le site de la revue La Règle du jeu, le 23/02/2016.

Alain Finkielkraut, qui souhaite voir le présent rendu présent à lui-même et se désole de voir notre époque hermétique à sa propre condition et réduite à puiser sans cesse dans son passé, vient nonobstant de s’inscrire dans l’intemporalité.

Reçu en début d’année à l’Académie française, voilà donc reconnus, de notre nouvel Immortel, le travail de réflexion philosophique et l’amour de la langue et de la culture françaises. Et voilà cet ancien soixante-huitard qui chantait Bella Ciao sur les barricades, devenu un membre à part entière de l’intelligentsia installée, établie, conformiste. Cet homme volcanique, passionné, heurté, comblé parfois, et bien trop souvent contraint à une opposition avec plus médiocre que lui, obtient, en cette année 2016, une reconnaissance qui le consacre comme acteur de l’Histoire de la philosophie et figure active du monde intellectuel français.

Dans un univers médiatique où chacune de ses interventions, et en particulier la parution de ses derniers ouvrages L’identité malheureuse (Stock, 2013) et La seule exactitude (Stock, 2015) sont l’objet d’un avilissement permanent et souvent malhonnête, il nous laisse ses quelques réflexions sur le monde désenchanté et « en bout de course » qui ne cesse de le décevoir, et qu’on lira, d’ici quelques décennies, comme des ouvrages d’une éclatante clairvoyance. Bien qu’on puisse lui reprocher une forme de fixation sur la question identitaire, ou même sa noirceur systématique quand il évoque la culture et l’école, mais qu’on excusera en l’attribuant à l’amour inconditionnel qu’il voue à la culture, cette parole, terriblement singulière, mérite d’être entendue dans ce qu’elle a d’érudite, mais aussi de tragique, d’ironique, et de synthétique.

Dans une émission de télévision d’une chaîne du service public, celle-là même qui permet à Frédéric Taddéi de recevoir encore Marc-Edouard Nabe dans la sienne, et alors qu’il est confronté, en plus de Daniel Cohn-Bendit, à une femme outrageuse, désinvolte, impolie, insolente, qui lui adjoint de « se taire » quand elle se retient de traiter David Pujadas de « salaud » – et à qui l’Éducation nationale confie encore une charge d’enseignement ! –, il tente de garder une forme de calme et compose avec lui-même pour ne pas laisser éclater la vastitude de son désappointement face à ce qu’est devenu le « débat d’idées, public et citoyen ». Parlant, je cite, d’une « islamophobie institutionnelle », l’intervenante souhaite mettre en lumière une « partie de la population marginalisée » dans un « climat nauséabond » organisé par des « pseudo-intellectuels » qui « font du mal à la France », en usant d’expressions dignes d’une mauvaise dissertation de français : « je souhaiterais quand même contextualiser mon propos », « je reprends mon propos », « je préfère terminer mon propos tout d’abord, et ensuite… », « j’arrive à mon propos », « théories vaseuses et très approximatives – je tiens à le dire », « les médias qui vous font tribune (sic) », « de sorte à (sic) faire du musulman l’ennemi de l’intérieur »…

Plus indigne qu’indigène dans cette République des anathèmes à l’emporte-pièce, elle a dramatiquement démontré le dévoiement perpétuel de l’œuvre du penseur.

Celle qui lui reproche, avec une pique mordicante et d’une finesse extrême sur les médias vendus à l’ordre établi qui donneraient la parole sans cesse à « Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy et Zemmour » (on se demandera par ailleurs ce qu’ont en commun, et qu’elle semble leur reprocher, ces trois individus, outre leur judaïté…), de ne « pas avoir les capacités et la légitimité de parler d’islam », incarne – et c’est bien malheureux pour elle – la déliquescence extrême, abyssale et abasourdissante de la pensée : celle-là même que décrivait, en 1987, dans La Défaite de la pensée, l’objet de son ressentiment.

Dans La seule exactitude, Alain Finkielkraut exprime sa plus vive désespérance au sujet de cette France en déconnexion avec elle-même, de ce monde où il est des pays où l’on étudieDom Juan et admire son geste de défi à la Statue du Commandeur qui lui demande de réformer sa conduite en matière d’impiété et de libertinage, mais où il est d’autres nations où le blasphème constitue encore un crime inexpiable. Il agit en témoin halluciné de cette époque abracadabrante où il est possible, dans une même année, qu’un « transsexuel autrichien barbu et moulé dans une robe lamée or » gagne l’Eurovision (p.146), que des journalistes de presse people prennent en chasse le Chef de l’État en scooter parti à la rencontre de sa maîtresse, comédienne fameuse (p.136), que des « prédicateurs syriens » postent des selfies, kalachnikov à la main (p.152), que le président d’honneur d’un parti politique puisse promettre une « nouvelle fournée » à Patrick Bruel (p.156), qu’il existe des classes en France où des élèves puissent opposer à leur professeur : « Madame Bovary est contraire à [notre] religion » (p.186), qu’un journaliste du Point puisse tirer des « leçons économiques » des réussites « professionnelles » d’une star siliconée de télé-réalité et voir en elle une « incroyable créatrice de richesses et de travail » (p.214) et, (page 202) qu’on érige place Vendôme un plug anal du doux nom de Tree, dont les contempteurs médusés se voient qualifiés de « crétins » par Le Monde, et par la ministre de la Culture elle-même, d’individus soutenant « l’idée d’une définition officielle de l’art dégénéré » ! Et encore, je n’évoque ici que l’année 2014…

 

Pour Alain Finkielkraut, alors que, pour nombre d’intellectuels, « les années 30 sont de retour » avec l’islam comme bouc émissaire, c’est l’antisémitisme qui coule des jours heureux… En effet, si l’on poursuit l’analogie simpliste qui voudrait que les Juifs des années 1930 sont les musulmans de 2016, il faut aller jusqu’au bout : de nos jours, il y a de la part d’élèves musulmans, ceux qu’Emmanuel Todd qualifie de « religion des faibles » pour souligner que la France les avilit, une « contestation des cours d’histoire, de littérature et de philosophie » (p.186). On note aussi une montée grandissante de l’homophobie et des actes anti-France dans certains établissements dits « sensibles », et il y a même des collèges où l’administration de l’établissement a demandé aux parents juifs de retirer leurs enfants, leur sécurité ne pouvant être garantie ! Rappelons tout de même qu’il y a peu un enseignant juif a été agressé par un jeune de quinze ans à Marseille ! Et ce, par un adolescent de confession musulmane, qui dit avoir agi « au nom d’Allah »… Confondre des situations d’hostilité envers les musulmans, qui existent bel et bien et qu’on doit combattre, amplifiées par les attentats terroristes islamistes de ces dernières années – avec l’antisémitisme des années 1930, c’est non seulement un raccourci simpliste qui oublierait totalement les dissimilarités entre 1930 et 2016, mais c’est aussi, et surtout, un parallèle qui exclut totalement la prise en considération de l’antisémitisme nouveau qui vient, dans une certaine mesure, de la part de musulmans !

Le nombre d’actes anti-musulmans n’a eu de cesse de croître depuis les attentats de Mohammed Merah mais reste pourtant inférieur au nombre d’actes antisémites. Ainsi, « pour dire que ce sont les musulmans qui portent l’étoile jaune, il faut faire bon marché de la situation actuelle des Juifs de France ».

Dire cela simplement : voilà ce qui a suffi pour qu’Edwy Plenel écrive un livre-réponsePour les musulmans. Sa thèse ? La voici : Finkielkraut serait obsédé par la question de l’islam et profondément raciste. Plenel quant à lui, à la manière d’Emmanuel Todd, ressemble bien aux « antiracistes officiels [qui] nient la réalité ou la noient dans des causes sociales pour mieux incriminer la France, infestée de préjugés coloniaux. » Et Finkielkraut d’ajouter, à juste titre : « Le racisme se meurt, tant mieux. Mais si c’est cela l’antiracisme, sa victoire n’a rien de rassurant. »

Raciste, Finkielkraut ? Non : c’est évident que non. Mais « le premier racisme qu’on pourrait vous reprocher, si jamais on pouvait utiliser le mot racisme pour vous qualifier, et je n’irais peut-être pas jusque là, c’est avant tout un « racisme anti-jeune » », commençait Laurent Ruquier quand il le reçut en 2013 pour L’identité malheureuse.

Une certaine lucidité me porte à reconnaître que le sort réservé à la « vieillesse », à la « sagesse », à « l’expérience » est un sort funeste. « A bas les vieux réacs » et « Vive la jeunesse moderne » sont les slogans qui résument le mieux le cri futile de notre civilisation. Emmanuel Todd, qui, fort de ses flamboyants et impétueux soixante-quatre printemps est évidemment un représentant ardent de la cause « jeune », lui reprocha, à son élection à l’Académie française, d’avoir été élu par « un corps électoral âgé en moyenne de soixante-dix-huit ans ».

Toutefois, l’archétype du jeune, qui « habite un no man’s land de l’irresponsabilité civique, familiale et professionnelle. » (p.91) est l’objet d’une vindicte continue de la part de Finkielkraut, depuis maintenant un certain nombre d’années. Semblant ne pas savoir qu’il y a même des jeunes parmi les lecteurs de ses essais philosophiques, ce dernier n’hésite pas, il fallait oser, à expliquer que les jeunes, drogués aux « jeux vidéo, écoles d’insensibilité », sont devenus plus indifférents aux camps d’extermination que ne l’étaient les dignitaires nazis devant les images de Dachau, Bergen-Belsen et Buchenwald (p.133)  ! Et il trouve dans le rap le pendant sonore de la caricature de l’adolescent hébété, désenchanté, irrespectueux, fat, indolent, insolent et inculte. Dans son réflexe, salutaire, de rappeler que tout ne se vaut pas, et donc que Morano n’est pas Hitler et Booba n’est pas Rimbaud, il semble oublier que les rappeurs ne se valent pas tous entre eux !

« La fureur du rap ignore les individus, elle ne connaît que  »les faces de craie »  » écrit-il page 263. Suit une page entière sur Booba, Salif, Lunatic, leurs textes pauvres, et leurs messages sidérants de haine, liste à laquelle j’aurais personnellement ajouté Youssoupha qui « met un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d’Éric Zemmour », Médine qui souhaite « crucifier les laïcards », Nekfeu qui « réclame un autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo », Orelsan qui dans Saint-Valentin dit de sa partenaire qu’elle va se faire « Marie-Trintigner » et, dans Sale pute, « avorter à l’opinel », et Diam’s, non pas pour son message, audible et acceptable, mais davantage pour l’indigence manifeste de son œuvre. En effet, de la part de Finkielkraut, nous n’avons rien, à l’inverse, sur MC Solaar, JoeyStarr, Lady Laistee, Oxmo Puccino, Disiz, Kool Shen, Doc Gynéco, etc. Tout en faisant grand cas de la médiocrité poétique de certains rappeurs, et en adressant une attention encore plus grande aux discours hallucinants de haine qu’une frange nécrosée promeut, je me refuse à étendre ces deux remarques, qui ne font pas de moi un « réac », insensible aux quartiers sensibles, à l’ensemble des artistes inscrivant leurs talents dans ce genre musical.

Le rap comme porte-parole d’une jeunesse marginalisée, métissée et immigrée ? Ce postulat, en plus de fallacieux car factuellement attaquable (les parents d’Orelsan étaient professeur et directeur de collège, etc.) mais dans la mesure aussi où à l’heure actuelle le rap n’est plus un genre dissident, alternatif, mais bien un phénomène de mode qui touche tous les milieux, me dérange en ceci que je tiens cette même jeunesse en si haute estime que je pense qu’elle mérite beaucoup mieux comme porte-parole. Me refusant à examiner le rap uniquement sur plan sociologique, je l’admets dans la catégorique de la musique en le critiquant sur le plan artistique. Comme Diam’s fut adulée, citée en 2007 dans les discours de Ségolène Royal car elle pouvait se targuer de réunir la « jeunesse populaire », sans que l’on ne pût rien dire de la pauvreté excessive de ses « poèmes » sous peine de passer pour un nostalgique d’Edith Piaf, il faut s’arrêter un instant sur les textes, que d’aucuns considèrent tels de la poésie pure, pour comprendre que tous les rappeurs ne se valent pas. Ce que Finkielkraut, à l’exception de quelques citations anti-France extrapolées comme représentatives d’un genre musical tout entier, ne fait jamais.

 

Dans le dérèglement de la temporalité qu’il met en lumière, Alain Finkielkraut explique que la crise du vivre-ensemble que nous vivons actuellement trouve ses origines dans l’incapacité du monde à mettre partout ses montres à la même heure.

Quand les féministes françaises ont gagné leurs combats de l’affranchissement sur le système patriarcal, il existe des pays où les femmes sont encore contraintes à l’asservissement le plus ignominieux. Alors que des millions de personnes défilaient le 11 janvier 2015 pour le droit au blasphème, il y a, en France, des élèves qui dressent des listes noires de romans illicites : Dom Juan est un mécréant et Emma Bovary est impure, sans parler de Madame de Merteuil des Liaisons dangereuses, de la relation entre Mademoiselle de Chartres et le duc de Nemours dans La Princesse de Clèves ou de Candide de Voltaire ! Bien que ces phénomènes restent encore marginaux, il y a bien, de manière plus générale, un certain désintéressement de la littérature française de la part des jeunes. Les enseignants soutiennent à bout de bras leurs élèves en tentant de les ouvrir au monde, de les cultiver, d’élargir leur pensée. Et le pire, c’est qu’en réponse à tous ceux-là, le ministère leur plante un couteau dans le dos.

L’école, désacralisée, n’est plus ce qu’elle était : Alain Finkielkraut l’explique en profondeur dans La guerre des respects, l’un des chapitres de L’identité malheureuse. Dans la critique du désir ardent du nivellement vers le bas organisé par les gouvernements, Finkielkraut, un de ces « pseudo-zintellectuels (sic) » que fustige Najat Vallaud-Belkacem, déplore la réforme du collège et le contenu des nouveaux programmes. Avec l’assassinat en règle des Langues et Cultures de l’Antiquité et des classes bilingues, et l’abaissement des budgets alloués aux filières d’excellence comme les classes préparatoires aux grandes écoles, il craint que « la réussite pour tous » ne devienne en réalité « la médiocrité pour tous ».

Il s’inquiète du baccalauréat bradé et se rit des nouveaux programmes comme les enseignements transdisciplinaires, curieux hybrides entre travail de groupe, nouvelles technologies, antiracisme et critique des médias, et les objectifs des programmes, notamment pour la fin du collège : « se chercher », « se construire », « regarder le monde », « inventer des mondes », etc. Alors que l’orthographe et la syntaxe sont de plus en plus malmenées par les élèves, (comme par ailleurs par les adultes), que la culture française classique et patrimoniale est rejetée au profit de la culture « du présent » constituée des nouvelles technologies, du rap, de « l’art de rue », du raï (cf. La seule exactitude, p.170, compte-rendu d’un conseil des ministres sous Sarkozy, où l’on apprend avec effarement l’ambiance folâtre et rieuse dans laquelle s’est déroulée la finalisation du grand débat sur l’identité nationale…) – à tout cela, la France, ses paysages, ses châteaux, ses poètes, ses productions artistiques, ses philosophes, ses scientifiques, ses génies, son art de vivre, ses traditions ; à tout cela le Premier ministre suggère « l’art de l’improvisation de Jamel Debbouze » et Fleur Pellerin propose de « repenser l’accès à la culture à l’aune des nouvelles générations, en partant de leur codes.» (p.178).

 

Lui qui se dit lui-même tiraillé entre l’optimiste et le pessimiste qui l’habitent et se livrent mutuellement un combat de tous les instants, ne semble ici, à certains égards plus pessimiste –pour lui, la sentence a été prononcée et elle est irrévocable. C’est sûrement ce que l’on regrette le plus à la lecture de ses propos : on a l’impression cruelle qu’avec Finkielkraut, c’est toujours le pessimiste qui gagne. La dernière hésitation de 2013 « Tout-est-il joué ? Oui, si la vigilance que le passé impose continue de nous mettre hors d’état de percevoir l’irréductible nouveauté de la réalité présente. Non, si nous mettons enfin nos montres à l’heure » est tranchée par la conclusion, plus qu’alarmante, du livre de 2015 : « Les nations démocratiques ont cédé, sans coup férir, leur noblesse oblige. »

Pour Alain Finkielkraut, l’humanité est perdue dans les affres de sa décrépitude culturelle, et le monde occidental pliera encore une fois devant l’antisémitisme dont il voit revenir les relents les plus obscènes. L’école a trahi ses idéaux originels de donner à chacun la chance d’assimiler une culture, riche et grandiose.

Car la culture, qu’il essaie de porter encore, à bout de bras, est indispensable si l’on veut fonder l’idée de communauté humaine. Car, pour reprendre une phrase chère à Finkielkraut, une phrase de l’intellectuel colombien Nicolás Gómez Dávila, « l’âme cultivée,  c’est celle où le vacarme des vivants n’étouffe pas la musique des morts »…

 

Alain Finkielkraut, né à Paris en 1949, est un philosophe français membre de l’Académie française. Impliqué d’abord dans le mouvement de mai 68, puis dans celui de la Nouvelle philosophie, il demeure depuis les années 70 une figure intellectuelle prééminente, connue pour ses prises de positions sur la judaïté, le sionisme, les racismes, le multiculturalisme, le système éducatif français et les guerres de Yougoslavie. 
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