Ne m’abandonne pas : terriblement nécessaire

Chama, jeune demoiselle coquette, intelligente et cultivée, jouée par Lina Elarabi, une jeune actrice qui assurément fera parler d’elle, vient d’être reçue à Sciences-Po. Alors qu’elle fête cela en compagnie de sa famille, sa mère Inès (Samia Sassi) entend toquer à la porte. Adrien (Marc Lavoine) dit être le père d’un jeune homme parti faire le jihad en Syrie et apprend à Inès, photographie à l’appui, que Chama l’a épousé par Skype et s’apprête à le rejoindre.

Dès lors, plus rien ne sera comme avant.

Commence alors pour cette famille un combat long et tragique. Cette mère, que l’on voit rapidement sortir du déni, part à l’offensive pour sauver sa fille de l’horreur qu’on lui réserve là-bas. Rien à faire pour raisonner cette jeune fille, profondément endoctrinée, aveuglée par les sirènes de la haine qui l’attirent vers ce monde qu’elle veut plus juste : elle n’y va pas pour faire la guerre, elle y va dans l’idée d’« aider » les populations massacrées par l’Occident mécréant, faire de l’humanitaire au nom d’Allah.

Et puis aussi parce qu’elle est amoureuse. Elle sait que le seul moyen de rejoindre Louis, le jeune homme qu’elle a depuis épousé, est de le rejoindre là-bas, où on la comprendra, où elle fera partie d’une communauté pure et dévote. Bien qu’intelligente, cultivée, Chama ignore tout de l’enfer syrien où elle sera jetée.

Pour les parents, un chemin semé d’embûches. Pour la mère, qui n’a rien vu venir, et qui ne reconnaît pas cette fille, radicalement transformée, il est impossible de comprendre comment celle qui militait le 11 janvier en hommage à Charlie Hebdo peut aujourd’hui se soumettre à de tels assassins. Pour le père, que la mère tente au départ de mettre à l’écart en croyant qu’elle y arrivera seule, c’est un défi de père pour sauver sa fille qui demeure dans une situation de grand danger, mais aussi un réel défi de croyant ; c’est d’arriver à lui faire comprendre qu’être un bon musulman c’est agir comme lui, en essayant d’être meilleur chaque jour, tout en supportant d’être vu comme un mécréant par sa propre fille.

Les acteurs semblent agir comme s’ils jouaient eux-mêmes, oubliant leurs personnages, offrant ainsi un jeu d’un réalisme exceptionnel éloigné de l’apitoiement et du psychologisant. Des personnages d’une force inouïe, poussés chacun dans leurs derniers retranchements : Adrien, prêt à faire le pire pour arriver à revoir son fils, Chama, qui refuse de reprendre contact avec la réalité et les siens, Inès devenue lionne pour protéger son enfant.

Loin de juger, c’est avant tout un film de réelle compréhension, dont la valeur pédagogique est incontestable. On entre dans la vie de cette famille brisée, on suit les essais de cette mère désespérée pour gagner cette guerre contre les barbares d’Etat islamique, toujours plus forte de l’amour sans limites qu’elle voue à sa fille. Car c’est avant une histoire d’amour, d’une mère envers sa fille, d’un père envers sa fille, mais aussi d’un père envers ce fils parti loin, et qui le renie à présent. Comme lui, elle a changé, sa mère ne la reconnaît plus ; celle qui lui voue désormais une vraie haine, mais qui présente aussi de nombreuses failles psychologiques dans lesquelles s’infiltre le système de radicalisation, n’a plus rien à voir avec celle qu’Inès a chérie, aimée, accompagnée tout au long de sa vie, mais en la connaissant nonobstant si mal.

Avec une progression émotionnelle, jusqu’aux dernières scènes – et un suspense indubitable, réalisés avec maestria par Xavier Durringer, Ne m’abandonne pas sonde les ressorts de l’embrigadement, de l’endoctrinement, de la manipulation, de la démence et dit beaucoup sur le désemparement des parents. Ce film est une fabrique d’espoirs, un guide, un manuel à l’attention de tous les jeunes gens qui seraient tentés par un tel avenir.

Une œuvre foudroyante de profondeur et de complexité.

Le film, qui passera le 3 février sur France 2, est à voir de toute urgence.
ne m abandonne pas

Ne m’abandonne pas , réal. Xavier Durringer, avec Lina Elarabi, Marc Lavoine, Sami Bouajila et Samia Sassi.

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