De quoi Marguerite Duras peut-elle être la caution ?

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Marguerite Duras, en 1955

L’une des phrases les plus célèbres sur le roman est celle de Milan Kundera, issue des Testaments trahis, qui définit le roman comme le « territoire où le jugement moral est suspendu ». Un roman doit donc être plus compris que jugé. On combat ainsi l’autocensure : dans un système où le roman ferait l’objet d’un jugement moral, le romancier s’interdit donc les thèmes condamnés par la morale : l’inceste, le viol, l’assassinat et même le racisme, qui, réprimé majoritairement par la Raison et la société devrait disparaître de la littérature ? La littérature est l’endroit où tout peut se faire : du marquis de Sade à Marie Darrieussecq qui dans Truismes narrait la transformation d’une femme en truie, ce qui peut choquer la morale, ou Christine Angot qui titre un de ses romans L’Inceste en 1999. Mais cela ne signifie pas que nous ne puissions critiquer l’œuvre, ce qui pourtant actionne la mécanique du jugement, ou même les personnages. Quand David Pujadas demande à Michel Houellebecq ce qu’il pense du narrateur de Soumission, l’écrivain croit pouvoir se défausser en arguant que personne ne doit juger personne. Ainsi, tout est mis sur le même plan. Le père violeur de L’Inceste d’Angot n’est ainsi jugé ni plus positivement, ni plus négativement que sa fille violée.

C’est un petit peu ce qu’explique Astrid Manfredi dans son premier roman, paru à la rentrée, La petite barbare, lorsque François Busnel lui demande si le fait que la jeune femme ait eu un parcours chaotique justifie d’assassiner et de torturer un homme.

« Je ne l’ai pas tué votre fils, j’ai vu. » Elle a juste attiré le jeune homme et regardé alors ça va elle n’y est pour rien. Mais osera-t-elle le dire à haute voix, cela ? Non, elle le marmonne en regardant la mère endeuillée et se contente de charger tous ses « amis » : Esba, dont l’effrontée crie la beauté et le don pour le chant. « Esba est mon ami. » Esba est cette inhumaine dégueulasserie qui ne l’a jamais draguée ouvertement car il la respecte trop mais qui n’hésite pas, trop respectueux de la Femme qu’elle est, qu’elle incarne, à l’utiliser comme appât lubrique pour assouvir ses pulsions de tuer des « petits bourges ».

Ne pas juger, mais plutôt lui donner la parole, lui redonner une humanité. Mais quelle humanité ? Une humanité sans remords (elle n’exprimera aucun remords sur le meurtre qu’elle a commis), incapable de compassion, étrangère à la notion d’amitié, d’humilité, une humanité incapable de voir l’Autre autrement que comme un moyen, et, évidemment, incapable de respect. Sa définition du gang : « Ce qu’on cherche c’est la violence de la cour de l’école qui nous a foutus dehors (p.51) » A rapprocher des propos de J.-M. G. Le Clézio, Prix Nobel de la littérature, sur les trois assassins des attentats de janvier qui « ne sont pas des barbares. Ils ont basculé dans la délinquance parce qu’ils ont été mis en échec à l’école. » Eux non plus alors ce ne sont pas des barbares.

La faute de l’école, donc. La faute de l’école, la faute de la société, la faute des bourges « à mocassins à glands », la faute de papa, la faute de maman, la faute de la banlieue. La faute de tout le monde. De tout le monde sauf elle, innocente immaculée. Elle prend sept ans pour avoir torturé un jeune homme pendant des jours, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Et encore elle crie qu’on lui a pris sa liberté. Il ne faut pas avoir honte.

L’image qui nous est donnée de la femme et de la féminité est lamentable. L’utilisation malsaine du corps de la femme présentée comme un moyen de survie comme un autre. La femme présentée comme un appât charnel pour attirer les hommes dont on veut la peau. La perte de sa dignité présentée comme une leçon de vie. La misère sexuelle poussée à son paroxysme présentée comme une façon normale de servir ses amis qui ont besoin d’argent. « Pute c’est du boulot, tout est dans l’œillade » (p.43), nous révèle-t-elle avant de nous confier : « Je ne veux pas ressembler à une pute. Je n’en ai jamais été une. » (p.115). L’exploitation de son corps pour de l’argent présentée comme une révolution féministe d’une Antigone qui par cela croit faire un doigt d’honneur à la Société, qu’elle a l’air de vomir de toutes ses tripes. Bien que l’essayiste soit habilement parodiée (« On ne naît pas gang, on le devient »), l’âme de Simone de Beauvoir doit avoir les oreilles qui sifflent, au Flore où se retrouvent les Parisiens bourgeois qu’elle déteste pourtant, et hissés en paradigme de la méchante société qui l’a marginalisée.

On l’a dit, perpétuelle ennemie de la « société » dont l’impavide tortionnaire apparaît comme le bouc émissaire le plus cacochyme, elle croit faire la révolution en grillant un feu rouge sur les Champs. Une écriture prometteuse pourtant, directe et froide, mais au service d’un message politique profondément misérabiliste : faire parler une femme de vingt ans qui n’arrive pas à se voir autrement que comme un paquet d’innocence angélique mis au rebut par le reste de la société. Elle qui se considère comme « kidnappée par l’Etat » qui, excusez-le, l’a emprisonnée pour complicité de meurtre, ne saura jamais comprendre que le fait d’avoir vécu en banlieue ne peut pas être utilisé comme prétexte pour torturer des gens en criant : « Au nom d’Allah ! ».

Vous y croyez, vous, à cette « gamine » qui cite Henri Michaux et Bertolt Brecht entre un shot de vodka, un rapport grassement rémunéré et de la drogue dure et bon marché ? Peut-être manqué-je d’imagination, peut-être suis-je pessimiste, mais je n’y crois pas. Et cette « Petite Barbare », qui doit moyennement aimé cette appellation car après tout ce n’est pas une Barbare, elle, elle a juste regardé, c’est la faute des bourges et de la Société – cette petite Barbare, donc, lit Marguerite Duras. Au moins, on sait qu’elle a du goût.

Elle lit L’Amant en espérant croiser un jour l’amour d’un bel étranger riche car « [sa] bouche attend des pelles qui dureraient toute la vie. » Whaouh. Quelle belle idée de l’amour. Pour connaître autre chose que tous ces hommes sans envergure, forcément bourgeois et vendus à l’État, de méprisables profiteurs. Comme si les jeunes « bourges » que son meilleur ami Esba dépouillait en échange d’une gâterie qu’elle prodiguait, ou même les brutes inélégantes et libidineuses qu’elle séduisait quand ça l’arrangeait étaient les coupables directs de sa misère sexuelle. On croit rêver.

D’où ma question : de quoi Marguerite Duras peut-elle être la caution ? Au nom de quoi, vingt ans après sa mort, peut-on s’accaparer son œuvre et le symbole de ce qu’elle incarne ? Je suis assez sûr d’une chose : si elle savait qu’on utilisait l’une de ses œuvres majeures comme la référence d’une criminelle sans remords, incapable de prendre la responsabilité des abjections qu’elle revendique comme étant la conséquence d’une marginalisation dont elle serait victime, le tout enrubanné d’une vision dévoyée des relations humaines et glauque de la sexualité ainsi que d’un féminisme de pacotille, Marguerite Duras se retournerait dans sa tombe…

La petite barbare, Astrid Manfredi, Belfond, 2015.

Astrid Manfredi, critique littéraire, signe ici son premier roman.

Marguerite Duras, née en Indochine en 1914, est une romancière, dramaturge et cinéaste française. Son oeuvre est marquée par l’autobiographie (Un barrage contre le Pacifique, 1950) et l’autofiction, (L’Amant, Prix Goncourt 1984). On l’associe également au Nouveau Roman. Elle écrit aussi pour le cinéma et le théâtre (Hiroshima, mon amour, réal. Alain Resnais, 1959).

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