Christine Angot dans la foule

angot kate barry flammarion

Christine Angot est romancière et dramaturge. Cette photo, prise par Kate Barry est issue du site des éditions Flammarion

C’est un enchaînement quasi mécanique de portraits, touchants ou drôles, tristes ou joyeux. Christine Angot nous surprend en nous livrant une délicatesse aux antipodes de ses œuvres précédentes, rompant avec son dernier livre Une semaine de vacances , dont le caractère violent et tragique tranche avec La petite foule. Angot, de son œil aiguisé, à l’affût de chaque détail, scrute avec attention les attitudes de chacun d’entre nous, et nous retranscrit, de sa plume directe, sèche, et implacable, les sentiments, agissements et caractères de chacun.

La force de Christine Angot est bien là, bien présente, cette même force que l’on trouve dans Les Petits ou dans L’Inceste , apparaît comme une fulgurance, une évidence. La force d’Angot, c’est bien cela : c’est qu’il n’y a pas un mot en trop ; elle a le don rare de dire en dix mots ce qu’un écrivain tout juste moyen aurait réussi à dire en trois paragraphes. Angot sait retranscrire avec des sonorités, des lettres, des mots, une émotion, un sentiment, un bouleversement.

Angot trouve le mot juste pour décrire l’indicible, l’imperceptible, elle livre la réalité du monde et des gens comme un choc, comme un coup donné au lecteur, comme la vérité entière, totale, sans fard, la vérité seule, directe, crachée au visage du lectorat captivé, à chaque passage, à chaque nouvelle personnalité explorée, sans compassion ni jugement.

Ces portraits s’opposent ou se ressemblent, se font face. Ils s’organisent d’une bien étrange façon, les uns après les autres. Ils ne sont pas regroupés par âge ou par catégories sociales, les riches sont avec les pauvres, les jeunes avec les vieux, formant ainsi comme une photographie de la société contemporaine, où tous sont mélangés. Ils ne sont pas regroupés, ils ne sont pas « rangés ». Ils s’alternent : La milliardaire précède Les deux cousines qui précède L’intellectuel laid qui précède L’homme de l’arrêt de bus , qui précède L’enfant .

En résumé, ils sont organisés de façon désorganisée. C’est en cela qu’il y a un travail de narration réellement novateur.

On retrouve dans ce livre toutes les caractéristiques d’une plume libre, s’affranchissant des règles. Ainsi, il est courant de lire des portraits constitué d’une seule phrase (ex. Le critique d’art ). Mais il ne s’agit pas de former une phrase autour de plusieurs propositions, mais bien de substituer la virgule au point, de créer ainsi un effet d’accélération très progressive (ex. L’invité , ou l’on note que la première partie est un seul bloc suivi d’une seconde partie). De même, la présence de néologismes (ex. exceptionnalité p38, p202) montre une certaine prise de liberté de la part de l’auteure.

Également, on relève ce qui s’apparente à des constructions maladroites, un style relâché, voire même à des fautes de français. J’en veux pour preuve un mauvaise utilisation du verbe « profiter » (p.61 Les deux cousines  : «  […] profiter qu’elles sont encore dans l’élan  »). Or, l’emploi de « profiter que » est à éviter. De même, p.32 : « Mais qu’on soit conscient de à quel point ça l’est pour elle ». Le « de à quel point » montre un style relâché et oral. Autre exemple, p188 : « Elle continue, mais n’en peut plus de n’avoir comme avis positif que le sien . » dénote une certaine lourdeur lorsque l’on connaît un peu Angot, ses apnées, ses envolées, ses coupures et emportements.

Le livre de Christine Angot n’est pas un essai de sociologie. C’est pourquoi, les portraits sont uniquement son choix. L’éditeur parle de l’auteure en « radiologue du genre humain. » Ce qui explique que toutes les catégories de populations sont présentes dans ce livre, et c’est bien là son intérêt. Certains journalistes ont avancé comme argument que si le livre était réellement une photographie de la société française, il aurait dû y avoir une proportion de personnages appartenant à une couche supérieure de la société équivalente à la proportion de d’individus correspondant à cette catégorie-là dans la vraie vie, et donc, que Christine Angot s’était plutôt concentrée sur les couches supérieures de la société. Il est vrai qu’il y a beaucoup de personnes appartenant à une couche supérieure (ex. psychanalyste, président de jury, milliardaire, client de grands hôtels, l’homme qui à un pied-à-terre), mais ces gens-là font partie de la société, au même titre que la motarde ou l’aide-cuisinière. L’essentiel, c’est que tous soient présents, loin des statistiques. Que tous soient représentés était l’objectif de l’auteure, peu importe dans quelles proportions.

A mi-chemin entre le traité d’ethnologie, la poésie en prose et le témoignage simple, cinglant et précis d’une femme de lettres sur la société, Christine Angot nous livre une œuvre sociologiquement complète, artistiquement intéressante, philosophiquement pertinente, émotionnellement riche, innovante d’un point de vue narratif et littérairement stupéfiant.

Une bombe dans le paysage intellectuel français, à l’image de son auteure.

La petite foule est paru chez Flammarion en 2014.

Christine Angot, romancière et dramaturge française, est notamment l’auteur de L’Inceste (Stock, 1999), Quitter la ville (Stock, 2000), Pourquoi le Brésil ? (Stock, 2000), Le Marché des amants (Seuil, 2008), Les Petits (Flammarion, 2011) et Une semaine de vacances (Flammarion, 2012). Figure emblématique du genre littéraire appelé « autofiction », elle est lauréate du prix de Flore en 2006 et du prix Sade en 2012, qu’elle refuse. Son prochain roman Un amour impossible paraîtra chez Flammarion à la rentrée d’automne 2015.

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2 commentaires pour Christine Angot dans la foule

  1. Françoise dit :

    Bravo pour cet article ! Moi aussi j’ai beaucoup aimé ce livre.

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  2. caroline dit :

    bravo pour l’article monsieur!mais moi j’ai du mal à lire cette écrivaine!!

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