Mazarine : une heureuse surprise

Article paru précédemment dans le magazine L’Ivre de Lire.

pingeot

Mazarine Pingeot est romancière et professeure agrégée de philosophie. Cette image est issue du site des éditions Julliard.

Mazarine Pingeot, inspirée par un passé familial compliqué, que l’on sait, nous avait habitué à des romans obscurs, où se nouent souvent de terribles secrets et des drames familiaux. Elle nous a réservé une réelle surprise. Dans son dernier livre Les invasions quotidiennes, publié chez Julliard, Pingeot rompt d’un coup avec le caractère noir de ces précédentes œuvres, en se découvrant un talent surprenant pour le comique. Elle délaisse le malheur et la souffrance, et livre un roman drôle et léger aux antipodes de Bouche cousue et Le Cimetière des poupées.

Dans ce nouveau livre, Mazarine Pingeot nous parle de toute cette génération de femmes libérées, élevées dans l’espoir de vivre leur modernité dans leur liberté propre et formatées, non pas pour devenir des femmes d’affaires rigides, work addict et droguées de la réussite, mais bien des femmes sachant excellemment conjuguer vie professionnelle et vie privée, souvent aux dépens de leur vie affective et sentimentale ; de toute cette génération de femmes hantées par le désir de vivre leur jeunesse et l’insouciance propre aux jeunes adultes de notre temps malgré les responsabilités de chaque jour, les « invasions quotidiennes » qui, cruelles, n’oublient pas de leur rappeler qu’à la maison il y a deux jeunes enfants (dans le cas de Joséphine Fayolle, l’héroïne de Pingeot) qui ne doivent connaître ni la faim ni le froid, ni encore le vide affectif malgré l’absence de ce père démissionnaire, malintentionné et spécialiste de la mauvaise foi, utilisant sans vergogne ses garçons contre son ex-épouse ; de toute cette génération de jeunes femmes, qui, comme Joséphine, bien qu’enchaînant sans faiblir de journées bien plus longues que n’importe qui, bien que n’étant préoccupée que par le vide hantant son réfrigérateur nonobstant qu’elle travaille presque jours et nuits afin que ses enfants ne manquent de rien, bien que gardant les pieds sur terre à tout moment, bien que ne pouvant résister devant une nouvelle paire de chaussures car après tout, on n’est pas jeune longtemps, bien que menant la bataille sur tous les fronts, que ce soit sa mère, jamais à court d’idées pour la pousser à bout, son frère à qui elle sert d’alibi lorsqu’il transforme ses prétendues séances de psychanalyse avec ses patients en des rendez-vous avec des jeunes femmes qui ne semblent pourtant souffrir d’aucun mal, son ex-mari qui paraît avoir quelques difficultés à saisir les conséquences exactes qu’implique un divorce, qui maître ès mauvaise foi, amoralité et coups bas n’hésite pas une seconde lorsqu’il s’agit de critiquer la façon dont elle gère sa vie, mais toutefois ne se gène pas pour débarquer à tout instant et se vautrer dans son canapé sans que cette familiarité ne lui cause aucun souci ; bien que s’étant toujours débrouillée pour mener à bien ses projets, sa vie privée, sa relation avec ses enfants, ses cours de philosophie et l’écriture de ses livres – ne peut s’empêcher cet élan de mièvrerie sentimentale, de naïveté angélique, cette quête d’amour ininterrompue, ne peut vivre sans l’espoir de trouver, un jour l’amour.

Un humour subtil et surprenant dont jamais on ne se lasse et, c’est vrai, que je n’attendais pas de Mazarine PIngeot, un ping-pong mental extrêmement appréciable et très travaillé dans l’esprit de Joséphine Fayolle, qui se perd souvent dans des élucubrations, digressions et apartés sans fin, beaucoup d’ironie toujours bien placée dans les moments où l’on l’attend le moins, des situations comiques, dont est rempli le livre ( citons comme exemples ses discussions avec Kant, qui a pris l’apparence d’un perroquet sur son épaule) finissent de bonifier ce roman déjà admirable de par une richesse de style, une complexité syntaxique (propre à Pingeot : phrases longues et virgulées ) et la présence de personnages hauts en couleur.

Les invasions quotidiennes est un livre jouissif que l’on dévore sans pouvoir s’arrêter et qui agit en témoignage sociologique d’un époque, la nôtre, où l’on se débrouille toujours et par tous les moyens pour voir le bon côté des choses. En fait, c’est un livre qui inspire à la joie et à la bonne humeur, à « penser positif ».

J’attends avec impatience le prochain Mazarine Pingeot, que je m’empresserai de lire afin de constater si véritablement il s’agit d’un changement de style, d’un regain d’intérêt pour les gens heureux et un vrai délaissement pour la souffrance, la tristesse et la détresse, qui hantent ses autres livres – ou s’il s’agissait d’un simple écart, d’une courte période où Mazarine semblait bien et où elle avait désiré nous faire part de ce bonheur, une erreur dans sa ligne narrative, au profit d’un énième livre qui fait pleurer – ce qui me chagrinerait beaucoup.

Les invasions quotidiennes, de Mazarine Pingeot, est sorti au printemps 2014 aux éditions Julliard.

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Un commentaire pour Mazarine : une heureuse surprise

  1. caroline dit :

    l’age ,un tournant dans sa vie peut être!!elle ne pouvait que gagner en qualité………….. Tres bel article ,très bien écrit!

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