Atelier d’écriture 1 – Il y avait des vies

Chaque semaine, Leiloona, fondatrice du blog http://www.bricabook.fr, propose un atelier d’écriture à partir d’une photo. Je me suis prêté au jeu et le texte est paru le lendemain, le 27 juillet, sur son blog. Merci Leiloona 🙂 Cette semaine, une photo de la photographe Marion Pluss.

mains-marion-pluss

© Marion Pluss

Il y avait des vies

Il y avait du soufre. Je ne sais pas s’il y en avait vraiment, mais cela sentait le soufre ; c’était âcre, agressif qui alourdissait les respirations. Il y avait des vieux murs décrépits et ruiniformes. Il y avait la nuit. Il y avait des petits blocs pulvérulents qui se blottissaient par terre et crissaient sous les pas, sous les chaussures que maman raccommodait.

Il n’y avait pas maman. Je ne sais pas ce qu’il y avait, derrière la porte, derrière les visages durcis, derrière les gestes brusques qui nous poussaient pour qu’on avance. Mais je sais ce qu’il n’y avait pas : et il n’y avait pas maman. Il y avait juste Joseph et moi. Le petit Joseph exténué et moi, qui marchions sans but et sans destin.

Il y avait des pleurs, pas de simples sanglots étouffés, de véritables cris, atroces, des hurlements stridents qui éclataient comme du verre brisé. Il y avait des lumières qui chatoyaient, très vives au loin, que je voyais par intermittence, au fond vers la porte. Le couloir était sale, et froid, il devait y avoir des gens qui attendaient quelque part, qui s’entassaient, qui s’amoncelaient, qui s’ankylosaient là.

Combien y avait-il eu de gens avant nous, qui étaient passés là dans le même endroit macabre, scabreux, suivis par les même silhouettes informes, et sales aussi, ils étaient sales ces gens, sales comme la mort.

Le petit Joseph ne souriait plus, bien sûr, il me regardait avec son insouciance volée qui aimerait crier qu’il ne comprend pas, son regard de panique d’être dans ce lieu inconnu et angoisseux. Je lui tenais la main, je lui serrais la main, je sentais son peau, sa peau froide, ses yeux ternes, ses jambes courtes qui ne tenaient plus debout.

Nous continuons de marcher, un pied l’un après l’autre, titubant, comme des marionnettes déjà sur le chemin de la mort, comme des poupées prêtes à être détruites, des poupées démembrées et sans regard, sans âme.

Il avait peur le petit Joseph, il avait peur quand il a fallu lâcher la main, se séparer. Rompre le lien qui nous unissait, le lien physique. On s’est détachés, et en se détachant, nous nous affaiblîmes évidemment.

Un dernier regard embrumé de pleurs, embrouillé.

La main sur son cœur, qui battait encore, moi le mien se mourait déjà.

Oui, la main juste à l’endroit du cœur, sur son habit. Juste sur l’étoile.

La seule étoile que l’on put voir cette nuit noire, sans étoiles, elle était cousue sur le chandail.

Il y avait des vies.

Le 26 juillet 2015

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