Soutenir De Luca

Article initialement paru dans la revue La Règle du Jeu, le 5 juillet derniererri-de-luca

Sans me risquer dans un éloge du sabotage, je n’hésite toutefois pas à prendre la défense du célèbre écrivain Erri de Luca, aujourd’hui au cœur de démêlés avec la justice italienne.

On aurait apprécié de la part du PEN club (acronyme de Poets Essayists Novelists Club – également jeu de mots sur le mot anglais pen qui signifie stylo), association qui regroupe les écrivains du monde entier attachés aux valeurs de « tolérance et de liberté », que celle-ci soutienne l’un des plus grands écrivains contemporains qui risque jusqu’à cinq ans de prison pour une interview publiée dans Le Huffington Post.

Gageons que, pour un certain nombre d’entre eux, cette poignée d’écrivains (204 à la fin, tout de même, tous membres du club) était trop absorbée à boycotter la remise d’un prix récompensant la liberté d’expression à Charlie Hebdo. Parmi eux, souvenons-nous-en, Michael Ondaatje, Russell Banks, Peter Carey, Rashel Kushner ou encore Joyce Carol Oates, deux fois finaliste du prix Nobel, qui avait osé sur son compte Twitter, alors que venait d’être commis l’un des plus importants attentats de ces dernières années, expliquer que selon elle les caricatures de Charlie étaient « misogynes et anti-musulmans » (« anti-Muslim and misogynist »), qu’on ne pouvait pas défendre les journalistes assassinés (« you would not defend them »), arguant une « rage psychopathe » de la part des dessinateurs (« a kind of psychopatic rage») et, le meilleur pour la fin, avait tenté une analogie avec les caricatures des juifs effectuées par les nazis ( « Do Nazi caricatures of Jews (…) qualify as satire ? ») ! « Les bras m’en tombent » avait alors réagi Amélie Nothomb dans Le Monde.

Bref, le Pen club n’a pas souhaité soutenir De Luca, ce n’est pas grave puisqu’il compte suffisamment de soutiens dans le monde entier. Les « Je suis avec Erri » (« iostoconerri ») prolifèrent un peu partout, et pas uniquement comme on pourrait le croire chez une poignée de militants écologistes ou de révolutionnaires d’extrême gauche. Des intellectuels du monde entier ont manifesté leur soutien, comme l’ancienne ministre Aurélie Filippetti, Christophe Alévêque, Muriel Barbery, Salim Bachi, Annie Ernaux, Olivier Poivre d’Arvor, Fred Vargas, Marie Desplechin ou encore Dominique Voynet.

Erri de Luca est actuellement poursuivi pour incitation au sabotage, après avoir formulé une phrase : « La TAV doit être sabotée », TAV signifiant Train à Grande Vitesse en italien. J’exprime ma surprise, tout d’abord, d’apprendre qu’au vu de la loi italienne une telle phrase est passible d’une à cinq années d’emprisonnement. Un proche d’Erri De Luca m’a confié qu’il ne savait pas si un tel délit existait en France, encore moins si un tel procès aurait pu avoir lieu en France. En effet, si une société basée sur le territoire français, a décidé de porter plainte en Italie, on peut se dire qu’elle l’a fait en considérant qu’elle y était dans de meilleures dispositions pour gagner ce procès qu’en France (où le projet n’est considéré ni comme « prioritaire », ni comme « stratégique »). L’écrivain est par ailleurs persuadé d’avoir plus de soutiens en France que dans son propre pays. L’État italien s’est rangé aux côtés d’une société étrangère (binationale pour être précis) contre un citoyen italien… Étrange quand on sait que la société a choisi elle-même ses magistrats, en adressant la procédure « aux procureurs Rinaudo et Paladino » en personnes.

Enfin, Erri de Luca l’explique en détails dans La parole contraire (Gallimard, 2015) : il est arrivé par le passé que la LTF SAS (c’est à dire Lyon-Turin Ferroviaire), qui a changé de nom depuis février pour devenir TELT (Tunnel Euralpin Lyon-Turin), déverse plus de 36.000 euros pour payer les logements « et dépenses y afférentes » au profit de quatre cents membres des forces de l’ordre italiens.

L’écrivain est poursuivi pour une déclaration qui porterait préjudice à une ligne de train déclarée « œuvre stratégique nationale ». Ainsi, la ligne est déclarée stratégique pour l’État italien, mais c’est à une société basée à Chambéry qu’il devrait rembourser les dommages s’il venait à être condamné !

De Luca n’est pas responsable des actes de citoyens doivent répondre seuls de leurs agissements et qui n’attendent pas le feu vert d’un poète pour détruire des biens. Penser que des opérations de destructions et de sabotage, dans tous les sens du terme, sont uniquement l’œuvre d’une phrase de De Luca, c’est oublier qu’il y avait aussi des manifestants bien avant la prise de parole de l’écrivain.

Rouget de Lisle est l’auteur d’un poème, assez célèbre tout de même, La Marseillaise. Si demain un homme, en entendant « Aux armes citoyens ! » décide de tuer son voisin, Rouget de Lisle devrait-il être considéré comme responsable de cet acte ? Être poursuivi pour l’avoir « incité » ?

Si on pousse cette logique dévastatrice : Voltaire et Montesquieu faisaient bien partie d’un mouvement philosophique qui amena à la Révolution, période de l’Histoire durant laquelle de nombreuses personnalités furent décapitées. Devraient-ils être reconnus coupables d’incitation ou de complicité d’assassinat pour autant ? Non, assurément.

La justice italienne semble penser que le mot « sabotage » signifierait uniquement « détruire ». Or, « saboter » signifie à la fois plus et moins que cela : empêcher un projet, désorganiser, compromettre une entreprise, mal faire une tâche, désobéir à sa hiérarchie… Les synonymes sont nombreux et ne renvoient pas à un acte violent ou délictueux : « saper », « gâcher », « négliger », etc.

Le point positif est tout de même que cela a permis de faire connaître plus largement ce projet et les mouvements de contestation. Le projet de train à grande vitesse Lyon-Turin consiste à creuser un tunnel d’une cinquantaine de kilomètres sous les Alpes, et les conséquences seront irréversibles et catastrophiques. De l’amiante et de l’uranium pollueraient de toute la vallée de Suse jusqu’à la banlieue de Turin, les excavations entraîneraient des problèmes hydrauliques, les populations et les employés du chantier pourraient tomber gravement malades du fait de la pollution soudaine de l’air, sans parler des nuisances acoustiques. Il faudrait plusieurs années pour amortir les dettes dues au financement (coût évalué : 26 milliards d’euros) de ce projet de ligne, alors que la ligne actuelle n’est pas exploitée au maximum de ses capacités.

Pourquoi le Parlement européen ne se positionne pas sur la possibilité de critiquer un projet de ligne de train financé par la commission européenne sur deniers publics ?

La plaignante, la société TELT, est binationale, détenue à 50 % par les chemins de fer italiens et à 50 % par l’État français. Curieux, non, de savoir que l’État français est actionnaire à 50 % d’une société qui veut mettre un écrivain en prison ? Pourtant François Hollande « n’interviendra pas dans le procès » mais a quand même commenté : « La France doit toujours être du côté des créateurs ». La ministre de la Culture, Fleur Pellerin, qui n’interférera pas dans un procès en cours, a admis que « Erri de Luca est un très grand écrivain ».

La prochaine audience se tiendra le 21 septembre 2015, d’ici-là espérons que les « Je suis Erri » continueront de pulluler. Des pétitions ont été lancées pour soutenir le mouvement NO TAV et dire non à l’emprisonnement d’un intellectuel qui a exprimé une idée contraire à celle de l’Etat dans une démocratie occidentale en 2015.

Erri De Luca est romancier, traducteur et  poète, considéré comme l’un des plus importants écrivains italophones contemporains. Connu pour son engagement dans une frange révolutionnaire dans sa jeunesse, il s’est aussi illustré dans sa pratique de l’alpinisme à haut niveau. Auteur de Montedidio, prix Fémina étranger, il a publié La parole contraire en 2015, dans lequel il se défend alors qu’il risque jusqu’à cinq ans de prison. Son dernier livre, Histoire d’Irène, est sorti chez Gallimard au printemps 2015.

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Un commentaire pour Soutenir De Luca

  1. caroline dit :

    je suis Erri!!!continuez à parler de lui pour le soutenir et ne pas l’oublier,je partage !bravo

    J'aime

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