En attendant Bojangles

C’est indiscutablement LE roman de la rentrée de janvier.

Déluré et pétillant, il met en scène une famille improbable ivre de folie douce et de musique. Sa mère danse sur Mr. Bojangles, la chanson de Nina Simone, avec une foultitude d’invités dans leur vaste appartement coloré où déambule un grand oiseau exotique, Mademoiselle Superfétatoire. Son père suit la cadence des frasques de sa femme, et le fils, que l’on voit petit à petit grandir, relate avec humour et subtilité sa vie au sein de cette famille hors du commun.

Puis, un jour, tout dérape. La folie, rieuse et déjantée, franchit la limite. Le père et le fils trouveront pourtant la force de continuer pour maintenir leur vie d’avant.

Un roman d’une réelle profondeur, qui surprend par un style maîtrisé où se rencontrent douceur et humour, subtilité et étrangeté.

Lu dans le cadre des 68 premières fois, organisé par Charlotte du blog L’insatiable.

 

En attendant Bojangles, Olivier Bourdeault, Finitude, 2016.

Bac: signe ta pétition d’abord!

La jeunesse, aussi, peut être un naufrage…

Article paru le 21 Juin 2016 sur le site de Causeur

article bac

Qui a dit que les jeunes étaient incapables d’engagement ? Voilà une nouvelle qui devrait faire mentir les atrabilaires patentés qui se refusent à jeter sur la jeunesse le regard complaisant et fasciné qu’il est d’usage d’arborer. Derrière leurs écrans, ou à Nuit debout, les jeunes révolutionnent les voies démocratiques – nous dit-on. Par-delà la caricature de la jeunesse mort-née et apathique, se dégage une écume d’éternels rebelles scandalisés, folâtrement amusés par leur propre indignation. Et ils trouvent dans la pétition le moyen de satisfaire leur besoin de revendication.

Gare aux penseurs aigris qui croient que le baccalauréat n’a plus de valeur et qu’on se contente de le donner aux élèves en « phase » terminale : il est difficile, aujourd’hui, au point que pour l’anglais, plusieurs milliers d’entre eux ont demandé le retrait d’un texte jugé trop complexe. Apparemment, les rédacteurs de l’épreuve d’anglais n’ont pas retenu la leçon de l’an dernier. Ces adultes, hélas, n’écoutent donc rien et n’en font qu’à leur tête : ils s’obstinent ! Alors que déjà lors de la session 2015, des élèves avaient réclamé l’annulation de la question M qui comportait le verbe « to cope with », l’Éducation nationale a récidivé. « Où la scène se passe-t-elle ? », ont-ils osé demander. Précisons que le texte comportait l’indication Manhattan et que les élèves devaient donc déduire qu’il était question de New York. Cela valait bien une pétition.

Parfaitement « intraitable » !

La question requérait donc une culture assez large pour savoir que Manhattan est à New York ; et comme l’un des élèves le souligne dans un commentaire, cela demandait « des connaissances que nous ne possédons pas tous, même si cela paraissait évident. » Et puis on sent que le ton des pétitionnaires a pris en grade. Cette année, le texte de la supplique se limite à une phrase laconique : « Suite à la difficulté de la compréhension du texte A nous voulons une modification du barème » sonne comme une exigence pure et simple. On a dépassé le stade des revendications alambiquées de l’an passé, consternant monceau d’arrogance (« Nous demandons à rencontrer la ministre »), voire d’insolence (« Il est inadmissible de proposer des questions incompréhensibles ») et d’immaturité (« Nous demandons des points bonus » !). Percluse de fautes d’orthographe qui avaient beaucoup amusé les observateurs, la pétition de 2015 faisait état d’une question « intraitable » (le terme est impropre, mais passons…) et évoquait des « externalités négatives » sur le reste de la copie.

Quant au sujet de français des élèves de première, il y eut moins de grabuge que l’an dernier. Laurent Gaudé avait essuyé les foudres de certains élèves qui avaient peiné à commenter un extrait de son livre Le Tigre bleu de l’Euphrate, où l’on ne savait plus s’il s’agissait de l’animal ou du fleuve, ou des deux. Devant la virulence de la polémique, Actes sud avait publié un communiqué : « L’auteur joue sur l’homonymie entre le fleuve et l’animal pour enrichir la résonance de son texte. » Cette année, Dieu merci, nous autres L avons été pacifiques, car nous ne sommes pas passés loin de l’émeute : une coquille concernant la date de naissance de Jean Cocteau émaillait l’intitulé du sujet.

L’écrivaine Anatole France…

Quant au sujet des ES et S, il s’agissait d’un groupement d’oraisons funèbres, dont celle d’Anatole France qu’une partie non négligeable a pris pour une femme. Il y eut même des professeur-e-s (comme il convient de l’écrire si l’on préfère éviter le procès en sexisme) pour se féliciter de cette petite erreur, innocente, parce que cela mettait en exergue l’absence des écrivaines dans les sujets ! De « grands écrivains » écrivant pour la mort de « grands écrivains », ont ironisé certains pour signifier que la littérature patrimoniale est, en somme, un royaume de vieilleries, bien rances, bien pompeuses et bien mortes. Être un écrivain mort est aujourd’hui une tare.

Le discours, prononcé à la mort d’Émile Zola, commençait par « Messieurs » et il était question de « mâles louanges ». Voilà qui suffit pour incendier la poudrière féministe et relancer la critique sur la représentation des femmes dans les épreuves. Et là, en plus, vous avez pris des misogynes qui disent « Messieurs » au lieu de « Mesdames, Messieurs » ! On n’a pas idée. Et pourquoi pas demander à nos élèves de plancher aussi sur A mademoiselle, le poème de cet obscur machiste – qu’il faut être assurément pour employer un pareil mot –, Alfred de Musset (et qui, soit dit en passant, est mort lui aussi) ?

En 2017, je passerai le baccalauréat d’anglais : et je trépigne déjà d’impatience à l’idée de découvrir quelle sera l’impardonnable faute dont le système m’aura lésé – en espérant, que cette fois-ci, ils auront compris la leçon, on ne va pas rédiger des pétitions tous les ans, non plus !

Finissons cependant sur une note positive : cette énième et dérisoire pétition montre tout de même que la France n’est pas totalement envahie par la culture américaine, puisqu’il est encore des candidats au baccalauréat qui ne savent pas que Manhattan est à New York – et qui sont prêts à rédiger une pétition pour s’en enorgueillir…

Atelier d’écriture 12 – Tout est chaos 5

Atelier d’écriture organisé par http://www.bricabook.fr à partir d’une photo de Valentin Héquet.

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Le vieux parquet craquait sous les pas. Une âcre odeur de remugle pénétrait les poumons à chaque respiration. On ouvrirait le vasistas. Il demeurait fermé depuis très longtemps, si l’on en croit les toiles d’araignées qui encerclaient l’ouverture.

Le silence troublait, marquait de son mystère l’ambiance de la pièce, se brisait par fois par les bruits indistincts et cadencés de quelque insecte en la cloison. Le jour parvenait, fragile et triste, aveuglant et agressif, d’un agaçante dolence, atteignait le sol, faisait briller la poussière en suspension.

Sur le sol, des feuillets. Leur lecture est reportée à plus tard. Ils sont abîmés, datés; humides. L’encre demeure presque intacte, d’une écriture enlevée, rapide. Encore lisible, pour partie.

Il passa sa manche sur la chaise empoussiérée et s’assit un instant.

Bianca : bonjour tristesse

 

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Loulou Robert

 

On tenait ici de quoi faire la révélation médiatique de la rentrée d’hiver : une très jeune auteure, fille de, et déjà célèbre.

A 22 ans, Loulou Robert, fille du journaliste d’investigation Denis Robert, poursuit une carrière internationale dans le mannequinat et signe ici son premier roman Bianca. C’est pour certains la résurrection de Françoise Sagan. Publiée à 18 ans chez Julliard, elle racontait dans Bonjour tristesse l’histoire des amours libérées d’une lycéenne. En 2016, Loulou Robert fait parler une adolescente internée en hôpital psychiatrique après une tentative de suicide. On suit alors ses amours, ses hésitations, son mal-être, et petit à petit, sa reconstruction.

Hélas, le style passe trop souvent de la simplicité au simplisme : les négations sautent, les « il y a » pullulent, les « putain merde » ponctuent à peu près une page sur deux. Un style très oral, en vérité, qui tourne très vite à la caricature.

Une plume assez prometteuse, une petite musique, touchante et amusante, pourtant, qui se met parfois en place. Bianca est un roman-cliché écrit sans grande finesse mais avec une innocence brute, avec un certain sens de la formule qui accroche le lecteur, une gravité souriante. Un goût d’inachevé, de mal ficelé, qu’on pourrait mettre sur le compte de la jeunesse, de la précipitation.

Loulou Robert, 22 ans, est mannequin international. Elle signe ici son premier livre.

68 premières fois – 2ème édition

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« Mon corps s’est souvenu sans moi »

Article paru dans Zone critique le 9 mai 2016

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La publication en mars 2016 d’une biographie de la peintre allemande Paula Modersohn-Becker, (Être ici est une splendeur, POL), amie de Rilke, et morte en couche à trente-et-un ans en 1907, et d’une nouvelle traduction du chef d’œuvre féministe de Virginia Woolf Un lieu à soi (Denoël), est l’occasion de revenir sur un thème incessamment repris dans l’œuvre de Marie Darrieussecq : la place de la femme, et plus particulièrement la mère.

x510_9782818039069_1_75.jpg.pagespeed.ic.2MaGsnaGlbPuisant dans la littérature kafkaïenne – il est difficile d’ignorer les liens entre La Métamorphose de Kafka etTruismes – ou la littérature antique, comme Ovide (par ailleurs lui-même auteur de Métamorphoses) dont elle a traduit les Tristes et les Pontiques, Marie Darrieussecq a pris peu à peu une place prépondérante dans la vie littéraire française. Un jour, celle qui est aussi psychanalyste reçoit une invitation pour un colloque portant sur la maternité. Un tableau de 1907 montrant une maternité allongée, douce, alanguie, attire son attention. Elle s’intéresse alors à celle qui l’a peint : Paula Modersohn-Becker, peintre célébrissime en Allemagne mais inconnue en France.

La confusion des limites

Son premier roman Truismes fut autant un succès qu’un scandale international. Ce premier roman, traduit dans une quarantaine de langues, propulse la jeune Marie Darrieussecq au devant de la scène médiatique et la place au centre des attentions. Ce roman narre, comme le laisse sous-entendre le titre, la transformation d’une femme en truie. Bref, incisif, parfois violent, profondément cynique et d’une simplicité apparente, le style nous renvoie dans l’esprit de cette femme simplette, insensible aux modifications de plus en plus flagrantes de son apparence physique.

Se dessine déjà dans son premier roman, ponctué d’appels acerbes au droit à l’avortement et au respect du corps féminin, la singulière approche de la maternité qui se confirmera dans ces prochains ouvrages. Ainsi Tom est mort sera particulièrement médiatisé après les propos de Camille Laurens qui l’accusa de l’avoir « psychiquementplagié » Philippe (POL, 1995). Tom est mort est un roman à la première personne constitué des mots écrits par une mère dont le fils de quatre ans vient de décéder. Ce livre arrive dix ans après Truismes et quelques années après la parution du Bébé (POL, 2002) où elle pose très clairement la question : « Qu’est-ce-qu’un bébé ? […] Qu’est-ce qu’une mère ? ». Devant la fascination qu’exerce ce petit être envahissant, se forme un phénomène de symbiose, d’identification, de confusion des limites.

Dans Tom est mort, la mère est détruite, dévastée, obscure, instable, tranchant de façon éclatante avec la mère de la narratrice de Truismes. Celle-ci, quand elle se retrouve sans ressources, une fois totalement devenue truie, et son fiancé ayant été tué, trouve dans le foyer maternel une sorte de refuge.

Mais sa mère, qui la reconnaît malgré les extrêmes transformations de son corps, adopte une attitude mitigée. Ce personnage quasiment absent jusqu’aux dernières pages, qui à la télévision implorait de pouvoir revoir sa fille (mais en ces temps troublés, il valait mieux ne pas trop écouter la télévision, visiblement aux mains des pouvoirs politiques stipendiés), finit par trouver en elle une source de profits. La viande, en particulier le porc, se vendant cher au marché noir…

Sur les traces de Paula Becker

Dans sa biographie de Paula Modersohn-Becker, Marie Darrieussecq reprend la vie de cette peintre, artiste lumineuse, solaire, mais oppressée par la rigidité de son temps, trop moderne, et d’un avant-gardisme incompris

Dans sa biographie de Paula Modersohn-Becker, Marie Darrieussecq reprend la vie de cette peintre, artiste lumineuse, solaire, mais oppressée par la rigidité de son temps, trop moderne, et d’un avant-gardisme incompris. Fuyant le pathos et la mièvrerie comme elle le fait dans le reste de son œuvre, Darrieussecq reprend petit à petit les éléments majeurs de la vie de cette très jeune artiste amoureuse de Paris, mais aussi de la nature, qu’elle a beaucoup peinte. La littérature permet donc de poser la possibilité d’une peinture féminine, une représentation presque synergique entre maternité, féminité et art. D’autant plus que Paula est la première femme peintre à se peindre nue ! (Et aussi à se peindre enceinte…) Après des siècles de regards d’artistes masculins sur les nus féminins, elle essaie de peindre sa propre nudité, ce qui est alors une démarche d’une incroyable nouveauté.

Récit en instantanés de cette vie d’artiste trop en avance (elle est au-delà de l’impressionnisme, devance le tournant cubiste), Être ici est une splendeur croise différentes interrogations féministes au détour de cette psychologie aux facettes changeantes, insaisissables, et arrive à superposer les différentes strates de sa vie personnelle, sentimentale, familiale, professionnelle, à travers des extraits de correspondances (notamment de Rilke, l’ami de la peintre). L’œuvre de Paula, sorte de Frida Khalo allemande, est dense, quoiqu’elle mourût jeune, et immensément moderne. Femme artiste indépendante, elle a ouvert un cheminement artistique singulier, que la plume de Darrieussecq décrit avec volupté, où l’enfance et la maternité se complètent et s’interrogent, et où les procédés picturaux des représentations des personnages féminins sont joliment malmenés et réinventés.

La femme, que ces dernières décennies avaient rendu libérée, capable de tout, déconnectée de son unique rôle reproducteur, vainqueur indiscutable dans la lutte contre le système patriarcal, apparaît dans l’oeuvre de Marie Darrieussecq comme emprisonnée dans son corps, asservie à son rôle de mère, et perpétuel objet de domination. Il y a cette phrase, dansNaissance des fantômes (POL, 1998), qui surprend : « Mon corps s’est souvenu sans moi ». Le corps est étouffant, prend toute la place, se fait central, spectral. Que ce soit physiquement, socialement ou même artistiquement pour son dernier livre, tout est compression, mal-être, obsession. Marie Darrieussecq nous offre une critique mordante et satirique de la société et jette une lumière crue, cynique et sans fards sur la misogynie, le viol, la mort, la maternité – en somme, l’insoutenable bestialité de l’être humain.

  • Être ici est une splendeur, Vie de Paula M. Becker, Marie Darrieussecq, POL, mars 2016

La diva aux esprits

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Article paru le 5 mai 2016 dans la revue Zone Critique.

Dans son dernier roman Cœur tambour, l’écrivaine rwandaise Scholastique Mukasonga retrace le destin d’une chanteuse à la voix surhumaine, possédée par un esprit nommé Nyabinghi. À travers son carnet intime retrouvé par un journaliste, le lecteur reconstitue les instants de vie de la chanteuse depuis son enfance au Rwanda, plongé dans un mysticisme troublant.

scholastique-mukasonga-coeur-tambourKitami, chanteuse rwandaise internationalement connue pour son « Kitami’s Chant » décède dans des circonstances troubles. Les journalistes du monde entier affluent sur l’île de Montserrat, où le corps a été découvert écrasé sous le poids de son tambour, Ruguina, l’emblème de la chanteuse et de son groupe. On découvre alors un carnet qui recueille les écrits de l’artiste, et qui reprend les différentes étapes de sa vie. « Quand elle entre en scène, elle ne chante pas de sa voix« , avait l’habitude d’expliquer celle qui perdait souvent ses interlocuteurs en d’obscurs aphorismes. L’esprit de Nyabinghi, qui aurait appartenu à une ancienne reine du nom de Kitami, l’habiterait en effet, et c’est celui-ci qui s’exprimerait dans ces performances surhumaines.

Avec en toile de fond la colonisation par les occidentaux et la persécution des Tutsis (ethnie dont fait partie le personnage), par les Hutus, le récit, qui converge vers le crime final, explique de quelle manière l’esprit Nyabinghi s’est emparée de Prisca, qui poursuivra par la suite une carrière internationale sous le nom de Kitami. Crainte et révérée dans son petit village, où Nyabinghi effraie autant qu’elle attire la curiosité, Prisca s’extraira peu à peu de son milieu pour connaître un succès mondial auprès d’un public fasciné par son chant.

Le tambour, symbole presque divinisé du chant de Prisca, est présent tout au long de l’œuvre, comme un cadeau qui l’attendrait puisque, étant la réincarnation de Kitami il lui revient de droit, et il prend une place de plus en plus importante : c’est sous l’imposant instrument que mourra la diva.

Un souffle envoûtant

Coeur tambour puise aux à la source des traditions du Rwanda et des Antilles pour dresser un tableau de l’univers rasta, pousser un cri d’amour et de souffrance à l’Afrique, et instiller une atmosphère d’irrationnalité tout au long du roman.

Crime rituel, assassinat, overdose, sacrifice humain, suicide, accident, règlement de comptes : le succès de Kitami et sa chute subite feront l’objet de diverses rumeurs, que Scholastique Mukasonga n’élucidera pas : « Les causes de la mort de Kitami ne sont toujours pas élucidées. L’enquête, nous assure-t-on, continue. L’énigme, digne d’un roman policier à l’ancienne, semble surtout attirer des détectives autoproclamés, et des romanciers en mal d’inspiration. » Laissant l’icône à ses fans, aux psychologues, psychiatres, journalistes, et autres musicologues, l’auteur a préféré porter son attention sur les débuts de ce destin qu’a choisi d’habiter Nyabinghi, et essaie de brouiller la frontière trouble entre réalité et irréalité, art et spirituel, Prisca et Kitami.

L’auteur a préféré porter son attention sur les débuts de ce destin qu’a choisi d’habiter Nyabinghi, et essaie de brouiller la frontière trouble entre réalité et irréalité, art et spirituel, Prisca et Kitami.

Celle que le monde entier, de Rio de Janeiro à New York, de Paris à Berlin, surnommait « l’Amazone noire » est morte. Derrière la star, il y a des années de vie traversées par un esprit surhumain et un Tambour qui, de ses sonorités saccadés, permet les transes de Kitami. Aux origines de la musique rasta et des traditions africaines, le regard singulier de Scholastique Mukasonga sur le continent qui l’a vue naître, joue sur les ressorts du fantastique, grâce notamment à la présence des esprits, qui se saisissent des destins.

La plume de Mukasonga fait cohabiter dans ce roman des intuitions poétiques, le symbole fort du tambour, battant la cadence comme battrait un cœur, un mysticisme trouble, et un souffle envoûtant où se succèdent peu à peu des souvenirs glissants, immémoriaux : se détache alors en un délicat surgissement, l’âme africaine, vieillissante, ancestrale, magnifiquement captée par une écriture d’une immense douceur.

  • Coeur tambour, Scholastique Mukasonga, coll. Blanche, Gallimard, 176 pages, 16, 50 euros, janvier 2016

Atelier d’écriture 11 – Agitation

Atelier d’écriture organisé par http://www.bricabook.fr

Parce qu’il y a l’agitation, parce qu’il y a la ville et le tumulte. Parce qu’il y a le bruit, parce qu’il y a la nuit, parce ce qu’il y a tout cela. Parce qu’il y a les gens, leurs pas contre la rue. Parce que l’agitation vient toujours tournoyer au-dessus de nos têtes. Le pavé ruisselle et la pluie tombe, silencieusement. Les nuages cachent la lune. Stupeur.

Nuit debout, l’ornière

Article paru d’abord ce dimanche premier mai sur le site du journal Contrepoints sous le titre Ce qu’un jeune pense de Nuit debout.

Comment la jeunesse doit-elle se positionner parmi ces revendications ? Un lycéen nous livre son analyse du mouvement Nuit Debout.

nuit debout
Illustration issue du site Contrepoints. By Maya-Anaïs Yataghène

En jouant sur les instincts révolutionnaires d’une jeunesse désabusée, d’une génération désenchantée par son époque, le rassemblement citoyen Nuit debout espère pouvoir affaiblir non seulement le pouvoir actuel, mais le système politique dans son ensemble. L’effervescence parisienne de quelques syndicats étudiants a débouché sur une vaste organisation de regroupement des luttes et des idées où chacun vient faire part de son mécontentement et essaie de trouver des solutions à ses problèmes.

Un dualisme simpliste

Cependant, bien que nimbé d’un halo de bienveillance et de positivisme, le mouvement place la jeunesse française, dont je fais partie, dans une ornière morale qui scinde la société entre participants et contempteurs : on est soit nuitdeboutiste de la gauche altruiste et morale, soit de l’autre bord, c’est-à-dire les ennemis du peuple, les empêcheurs d’évoluer.

Je sais que j’ai, au moins, deux défauts : j’ai collaboré à La Règle du jeu, revue de gauche dirigée parBernard-Henri Lévy, ce qui est rarement bien perçu par les franges d’extrême-gauche ; et j’ai, de surcroît, dans cette revue, témoigné mon respect pour Alain Finkielkraut, ce qui, pour un certain nombre d’occupants de la place de la République, doit faire de moi quelqu’un de vaguement réactionnaire, ce terme prenant ici une valeur plutôt péjorative. À seize ans, je cumule donc deux graves handicaps si je voulais faire la révolution, mais, nonobstant le tout, je me suis rendu au rassemblement Nuit Debout de ma ville, et j’y ai rencontré quantité de gens sympathiques et ouverts, engagés par le simple fait de se réunir et de discuter librement. Les sujets fusaient : écocide, droit des travailleurs, agriculteurs, privilèges des élites, etc. Se regrouper, échanger, prendre la parole, remettre le citoyen au centre du débat, dans un esprit de pluralisme et de démocratie réelle, voilà qui est innovant, positif, plein d’espérance.

Nuit debout, royaume des contradictions

Néanmoins, l’émergence de ce mouvement a nourri chez moi divers questionnements. Comment diable a-t-on pu en arriver là : pour être de la bonne gauche morale, il faut désormais manifester contre le gouvernement socialiste.

Difficile, en effet, de prendre au sérieux un mouvement prétendument révolutionnaire et anti-système où un diplômé en économie d’Essex, qui a été cinq mois ministre des Finances et contraint à la démission par référendum – Yanis Varoufakis –, est accueilli comme un demi-dieu mais où un intellectuel qui chantait Bella Ciao sur les barricades en mai 1968 – Alain Finkielkraut –, se fait traiter de fasciste.

Difficile, en effet, de comprendre comment un mouvement peut se prétendre opposé au gouvernement quand l’un de ses plus médiatiques défenseurs, Julien Bayou, est porte-parole d’un parti, EELV, qui fait partie de la majorité gouvernementale.

Alain Finkielkraut agressé à Nuit Debout, un révélateur

J’ai lu avec attention la tribune écrite par deux membres de Nuit Debout dans Mediapart en réponse à l’ampleur médiatique qu’a pris l’agression de l’académicien Alain Finkielkraut. Pour eux, Finkielkraut contribuerait à la « réduction du débat politique aux problèmes identitaires dont l’essayiste s’est fait le héraut », semblant oublier les dizaines de livres du philosophe concernant l’amour (le Nouveau désordre amoureux, 1977), la littérature (Un cœur intelligent, 2009), Charles Péguy (Le Mécontemporain, 1992), la culture (La défaite de la pensée, 1987) ou le système éducatif français (La Querelle de l’école, 2007), autant de sujets qui ne convoquent pas la question identitaire.

Ils ont vu un « Académicien étonnement (sic : on comprendra étonnamment, on les pardonne)vulgaire menacer de coups de latte les quatre ou cinq personnes » alors que c’était lui qui faisait en effet l’objet de ces menaces.

Ils nient ensuite les insultes et crachats en précisant qu’ils « se résumaient à quelques cris de «fascistes». », ce qui est faux : on entend aussi un harmonieux saloperie. Quant au crachat, le journalLe Monde après vérification a tranché : « On a craché en sa direction, pas sur lui », mais on a craché. L’insulte fasciste est même légitimée par les auteurs du texte dans Mediapart comme « une caractérisation politique et non comme une injure », semblant minimiser la portée extraordinairement violente envers cet homme dont le père, victime de l’idéologie fasciste, a été déporté à Auschwitz.

Trois erreurs dans un article écrit à quatre mains : décidément, Nuit debout gagnerait peut-être à prendre un réel porte-parole. Hélas, comme dans nombre de mouvements citoyens, des leaders officieux commencent à émerger, alléchés par le pouvoir que suggère la tête d’un mouvement tentaculaire planétaire ayant des ramifications jusqu’à Denver, Binan aux Philippines ou Bucarest. Libération évoque notamment Frédéric Lordon, économiste, ou Julien Bayou porte-parole d’EELV, Parti dont l’ancienne secrétaire nationale Emmanuelle Cosse est aujourd’hui au pouvoir au sein du gouvernement Valls, mais qu’il conspue pourtant. La sphère politique a condamné l’agression, même Najat Vallaud-Belkacem, que Finkielkraut fustige depuis plusieurs années. Seules les Jeunesses communistes ont revendiqué l’agression via Twitter, dans un langage d’une inouïe splendeur : « on l’a téj ».

Mais passons sur Alain Finkielkraut. Son éviction sous les huées et insultes de quelques énergumènes stupides et discourtois, à l’évidence ignorant tout de l’œuvre du penseur, ne saurait dissimuler les aspects positifs de ce mouvement.

Et une ornière de plus !

L’ornière se dessine, erratique, devant ces jeunes, et moins jeunes, gens persuadés d’être dans le camp du bien, luttant pour un avenir meilleur. Rejetant en bloc les institutions, le concept fourre-tout de convergence des luttes fait cohabiter toutes les mouvances de l’ultra-gauche : anticapitalistes, antisionistes, féministes, écologistes, anarchistes, syndicalistes… Comment imaginer alors que ce rassemblement qui ne rassemble en fait que des personnes unies par le seul fait qu’elles sont insatisfaites du monde comme il va et qui comptent y prendre part activement, pourrait un jour proposer une vision commune et structurée et de réelles solutions à des problèmes tous différents et tous discutés ?

On aurait tort de penser que Nuit debout se finira, se dégonflera avec le temps comme le mouvement des Indignés par exemple : ce n’est pas le bout d’une impasse, c’est le fond d’une ornière. La jeunesse Nuit debout veut du changement dans le système, mais ne sait pas par quoi le remplacer. Elle veut aller de l’avant mais ne sait pas dans quelle direction. Fuir le système politique tel qu’il est, c’est appeler la gauche à s’abstenir aux prochaines présidentielles et offrir à Marine Le Pen la victoire sur un plateau d’argent.

Mais comment souhaiter le découragement de cette jeunesse concernée, impliquée et engagée, si cela condamne le pays à l’immobilisme ? L’application hallucinante à voir en ces quelques individus en colère contre Myriam El Khomri l’avenir de l’humanité toute entière, n’est que préjugé porté sur une jeunesse que l’on se plaît à voir impétueuse et pleine d’idées neuves. La jeunesse qui pense autre part que dans un entre-soi révolutionnaire est, quant à elle, oubliée.

Caroline de Haas a publié une tribune dans Le Monde (comme quoi, les médias ne visent pas qu’à les diaboliser…) dans laquelle elle écrit, dans un langage twitterisé (je peux m’autoriser ce pléonasme, elle parle bien de « philo-réacosophe ») que « Finkielkraut a voulu faire un coup ». Semblant oublier qu’en tant qu’être humain citoyen français il avait le droit de se rendre sur cette place, la place de la République n’étant pas la propriété de ceux qui voudraient la privatiser, Caroline de Haas crie au complot anti-Nuit debout organisé par un intellectuel qui aurait tout calculé pour se faire insulter, bousculer et cracher dessus, lui et son épouse. On laissera chacun juger de l’ineptie de ce commentaire, la médiatisation s’étant faite par les nuitdeboutistes eux-mêmes en divulguant leurs propres vidéos et par Jeunesses communistes, qui a revendiqué l’attaque.

Elle s’inquiète enfin que la jeunesse, si elle se décourage, puisse être ensuite accusée de ne plus s’engager, de ne plus rêver. Elle regrette d’entendre la prochaine décennie se lamenter sur ces jeunes qui ne font rien et votent Front national, et encore, s’ils vont voter. Elle oublie une chose : à force de crier au  tous pourris et au  tous les mêmes, on ne fait qu’accréditer, justement, les thèses marinistes. Mais elle oublie autre chose : la jeunesse peut aussi ne pas passer ses soirées Place de la République et pourtant s’engager, dans une autre voie que celle qu’elle lui trace. De ma plume mal assurée de jeune lycéen j’essaie de m’y atteler, en tentant de surcroît le pari de le faire dans une langue autrement plus châtiée que son sous-style de français Twitter. Peu de jeunes se sont impliqués dans des mouvements comme le Printemps républicain, ou Le Sursaut 2016, suite aux attentats de 2015, pour défendre la laïcité face à la montée de l’obscurantisme.

En revanche, contre « l’impérialisme » de Pierre Gattaz et du « système capitaliste », ils sont des millions. Que la jeunesse s’engage, et même dans Nuit Debout si elle le souhaite ! Mais qu’elle le fasse avec le minimum de lucidité que requiert la gravité des choses, si elle ne veut pas que cela vire à l’émeute, voire à la guerre civile.

La Place de la République, qui était il y a quelques mois seulement un lieu de commémorations en mémoire des victimes des attentats où l’on venait partager empathie et douleur, communier, pleurer, déposer des fleurs, des bougies, s’est transformée en vaste agora où l’ultra-gauche lutte contre la suprématie capitaliste et s’organise comme le centre nerveux d’un contre-pouvoir citoyen qui a essaimé partout sur la planète.

On ne sait pas où ça va, mais ça y va. Espérons tout de même que ce ne soit pas dans le mur.

Entretien avec Clément Bénech

 

Clément Bénech est né en 1991 et a publié deux romans salués par la critique : L’été slovène et Lève-toi et charme. Egalement collaborateur de Décapage, et Libération, il est à vingt-quatre ans une valeur montante de la littérature française.

 

Comment écris-tu ? Papier ou ordinateur ? As-tu des tics d’écriture ?

Carnets, stylo, chez moi.

Le mot préféré d’Amélie Nothomb est « pneu ». Quel est ton mot préféré ?

Précautionneusement.

Quel héros de roman aurais-tu aimé être ?

Don Quichotte. Avoir l’énergie incomparable de l’aveuglement…

Comment as-tu découvert Modiano et Toussaint ? Et comme disait Maitena Biraben à Fleur Pellerin, quel est ton roman préféré de Patrick Modiano ?

benech lisant toussaint
C. Bénech lisant J.P. Toussaint . 

Modiano, j’ai acheté Dans le café de la jeunesse perdue au moment où il est sorti car j’ai été séduit par le titre. En vérité, ce livre n’a pas été dépassé dans mon cœur, mais j’aime citer aussi Villa triste, si sensuel. Toussaint, j’ai découvert La Salle de bain en faisant un baby-sitting ennuyeux. J’étais allé fouiner dans la bibliothèque.

(Photographie : © Sébastien Dehesdin)

Dans un entretien pour Elle avec François-Henri Déserable et Arthur Dreyfus, tu dis que Booba est l’équivalent au XXIeme siècle d’Arthur Rimbaud. Comment peut-on mettre sur le même plan l’un des plus grands écrivains de l’Histoire de l’humanité et un rappeur qui en 2002 disait : « Quand j’vois la France les jambes écartées j’l’encule sans huile. » ?

 Je ne suis pas sûr de l’avoir dit en ces termes, d’une part parce que Rimbaud est poète et que Booba est rappeur. Ça ne veut pas rien dire, comme dirait l’autre, ou plutôt l’un. Le rap est un art, donc un médium — pour parler américain — à part entière, qui façonne son contenu comme tous les autres. Le médium n’est pas le message, dit Régis Debray, mais il y contribue fortement, comme l’argent au bonheur. Et je crois pour ma part qu’il y a dans une certaine mesure une violence inhérente au rap. Mais on ne rend pas justice à Booba en dissociant ses paroles de la musique qui non seulement les accompagne, mais parfois même les engendre. Quant au gamin des Ardennes, ce n’est pas parce qu’il fut premier prix de version latine que c’est resté un enfant de chœur. Le sonnet dit du « trou du cul », par exemple, ce n’est quand même pas très catholique.

leve toi et charme
Lève-toi et charme (2015)

Dans la vidéo que t’a consacrée Solangeteparle, elle te dit « préoccupé par la série télé ». C’est vrai ? Quelle est ta série préférée ?

J’aime Breaking Bad, True detective, et quelques sitcoms.

Dans cette même vidéo, tu reconnais ne « savoir faire que trois, quatre plats ». Tu as progressé depuis ?

À petits pas.

Tu fais partie des Editions du Samovar qui a publié un recueil de textes sur le Transsibérien. Pourquoi ce thème-là ?

Parce que c’est le centenaire du Transsibérien cette année, et que le thème nous permettait d’illustrer notre sujet de la métalepse (la mise en abyme, pour le dire vite).

 Peux-tu me parler du dernier livre que tu aies lu ?

Je lis Kundera en ce moment, là je viens de terminer Risibles amours. Quelle rasade de joie. Ce romancier m’impressionne par sa faculté à conjuguer la légèreté et la profondeur. Et — sujet qui m’intéresse en ce moment — il parvient à introduire des idées (au sens philosophique) dans ses romans sans les faire basculer du côté de l’essai. Ce sont des idées motrices, qui façonnent les personnages, et non des abstractions qu’ils échangent platement. Lecture très nutritive. Et sinon je lis en

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L’été slovène (2013)

anglais comme je suis à New York en ce moment : The Love Affairs of Nathaniel P. de Adelle Walman (très drôle et très profond sur les rapports amoureux et littéraires dans le Brooklyn d’aujourd’hui) et What art is du philosophe Arthur Danto.

De tes projets ? Il semblerait que tu aies un projet de film avec Marie Guillard…

J’ai participé il y a un moment à l’écriture d’un petit court-métrage d’Éléonore Wismes que l’on peut voir ici.

A seulement vingt-quatre ans, tu as publié deux romans, étudié en prépa HEC, Sciences Po, en études germaniques, en journalisme, obtenu une licence de lettres et un master édition, rédigé un mémoire sur le photographe et écrivain Edouard Levé, as été présélectionné pour le Prix Orange, as passé six mois à Berlin et as collaboré à Libération et tu es actuellement à New York. Sais-tu profiter de ce que Dany Laferrière appelle « l’art presque perdu de ne rien faire » ?

Dit comme ça (mais il faut se méfier de l’aspect « totalitaire » du langage, qui ne prend pas en compte les quantités — une souris et un gibbon ont le même nombre de lettres mais ne pèsent pas le même poids, comme la girolle et le gorille) on peut croire que je ne me repose pas, mais en fait je suis tout sauf un bourreau de travail. J’écris parce que j’aime ça et je n’ai pas le sentiment d’une « tâche ».

Entretien avec Nadia Remadna

Nadia Remadna est une militante associative et essayiste, auteure de Comment j’ai sauvé mes enfants (Calmann-Lévy, 2016) qui a reçu une importante couverture médiatique, où elle raconte son combat en faveur de la jeunesse et la lutte contre l’embrigadement et la radicalisation. Fondatrice de « La Brigade des mères », elle a également fait l’objet de menaces de mort provenant d’intégristes et dénonce notamment l’inaction – voire la complaisance – des élus. Elle a récemment reçu le soutien de la philosophe Elisabeth Badinter. 

 

– Pourquoi avez-vous fondé la Brigade des mères ?

Je suis travailleuse sociale depuis longtemps, et j’ai souhaité créer cette brigade des mères pour être beaucoup plus libre, afin d’agir face à ce qui passe actuellement dans les quartiers, essayer de résoudre les problèmes auxquels on se trouve confrontés. Malheureusement, en tant que travailleuse sociale j’avais beaucoup de mères qui me sollicitaient, je voyais la souffrance des femmes et des mères dans les quartiers. Je me suis dit que le changement viendra de nous, les mères, bien qu’il y ait des hommes qui nous soutiennent !

– Et cela fonctionne-t-il bien ? Arrivez-vous à faire changer les choses ?

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Nadia Remadna

Oui, mais pas autant que je le voudrais. Les gens hélas ont peur, peur de dire les choses, peur de les nommer. J’habite dans un quartier où 80 % de la population est musulmane, souvent très pratiquante. Les gens préfèrent se faire du côté du plus fort. Le fait que des femmes prennent librement la parole en essayant de faire bouger les choses est un acte à contre-courant, minoritaire.

– Que pensez-vous exactement des réactions des autorités face à la radicalisation et embrigadement ?

Honnêtement, ils ne réagissent pas suffisamment. Parfois, les politiques ont un mot, la ministre des Droits des femmes nous as reçus ils s’intéressent, mais le changement ne vient pas. Moi qui suis dans l’action, je m’attendais à ce qu’on prenne davantage les mesures, qu’on arrête de prendre des gants. On a fait des perquisitions, oui, mais qu’a-t-on réellement mis en place ? On va distribuer de l’argent pour les banlieues pour calmer, mais je crains que ce ne soit pas suivi de réels changements. J’ai l’impression qu’on est à côté de la plaque !

– Et cette rencontre avec Laurence Rossignol ? Cela a donné quelque chose ?

J’espère que cela a été constructif, j’essaie de ne pas être pessimiste. Elle nous a écoutés, nous avons échangés. Mais il faut prendre le problème par la racine, et ne pas se centrer uniquement sur la question du voile. Les intégristes adorent faire croire que l’on s’attaque encore et toujours aux femmes voilées. Il faut une réelle prise de conscience, et si on n’attaque que les femmes voilées, on risque de les braquer. Je pense que si l’on crispe les problèmes, on ne pourra pas construire quelque chose. J’aurais aimé que la ministre des droits des femmes s’attaque aux vrais combats, la polémique autour du voile est un épiphénomène.

– Quels sont les vrais combats, alors ?

Les vrais combats, ce sont les radicaux, qui viennent radicaliser nos enfants. Ce sont tous ces jeunes qui ont la haine de la France, des jeunes de quatorze, treize ans, qui ne se sentent plus Français. Le fait qu’il n’y ait que la religion, que le Coran. Les vrais combats, c’est de faire appliquer les lois de la république.

– Comment expliquez-vous que ces maires, inactifs voire complaisants, soient toujours réélus ?

Depuis quelques années, il y a l’augmentation de ce qu’ils appellent les listes citoyennes, avec des gens qui en ont assez, se sentent victimisés, incompris. Ces listes ne sont pas élues, mais en revanche au deuxième tour, les candidats vont flirter, négocier avec eux, même si c’est en désaccord avec leur ligne politique, parce qu’ils voulaient le pouvoir. C’est une stratégie électoraliste qui permet aux élus de toujours être reconduits.

– Et Stéphane Gatignon, le maire de votre ville, que pense-t-il de vous et vos actions ?

Il ne me contacte pas. Il n’apprécie pas trop que quelqu’un comme moi fasse bouger les choses, e matière de vivre-ensemble et de laïcité, valeurs auxquelles je suis attachée. Sauf quand j’ai été menacée de mort, j’ai reçu une lettre de soutien de sa part.

J’ai organisé un repas de la Fraternité dimanche 17 avril, et aucun élu ne s’est déplacé. Le problème est que je suis plus courtisés par le Front national que par les gens de gauche. Comme je critique les dérives islamistes, je suis courtisée par des gens clairement racistes envers les musulmans : cela me met hors de moi.

– Que pensez-vous de la « mode islamique » ?Seriez-vous pour l’interdiction du voile à l’université ?

Je suis pour la liberté et l’humanisme. Mais je trouve incompatible de l’interdire au lycée et mais de l’autoriser ensuite à l’université. C’est presque hypocrite. Une jeune femme de dix-huit ans qui passe son bac sait très bien que quelques mois elle aura le droit de le mettre, c’est juste une question de temps. D’autant plus qu’il y a des lycées qui proposent des classes préparatoires ou des BTS : les élèves ont alors vingt, vingt-et-un ans. Ce n’est pas clair : il y a un problème de cohérence. On l’interdit au lycéennes, mais on ne l’interdit pas aux fillettes de huit ans dans certains établissements coraniques. Voiler une fille de huit ans, pour moi, c’est sadique, c’est comme lui voler son enfance !

– Quels sont vos projets, vos combats ?

On met en place une école des mères et de la République, avec de la philosophie, de l’histoire, du droit et de l’estime de soi. La philosophie permet d’avoir un esprit critique. Dès que vous dites un mot, vous êtes insulté, menacé, agressé : on n’arrive plus à avoir des débats sereins. Si on n’a pas d’esprit critique, on ne peut pas mener des débats démocratiques.