IP#2 – Un jour, la paix ?

Voici la deuxième chronique d’Impératif présent, qui paraît sur le site Le Prisme. A l’occasion de récentes interpellations anti-ETA, revenons sur un impératif crucial que nous pose le présent : la résolution du dernier conflit armé du territoire européen.

Depuis la conférence de paix d’Aiete en 2011, et le cessez-le-feu d’ETA la même année, un processus de paix essaie péniblement de se mettre en place. Mais, comme la France s’aligne sur les positions de Madrid quant au conflit basque, le dialogue et les négociations sont rompus, en dépit des efforts des indépendantistes.

Les 6 personnalités connues sous le nom des « Six d’Aiete » présentes lors de la Conférence pour la paix en 2011
Le quinquennat de Nicolas Sarkozy nous avait habitués à l’intranquillité de l’impétuosité. Il y avait, dans les gesticulations devant les événements internationaux, une sorte de fascination pour les grandes questions du monde, dans lesquelles l’implication de France n’est pas passée inaperçue. D’Ingrid Betancourt à Florence Cassez, de la Tunisie de Ben Ali à la Libye de Kadhafi, il faut reconnaître qu’alors, les affaires étrangères, ce n’était pas de tout repos. Pourtant, il est un événement marquant, au cours duquel l’absence et le retrait de la France ont été pour le coup autant significatifs que peu remarqués. A Saint-Sébastien, ville de grande importance située au nord de l’Espagne, et plus précisément dans le palais d’Aiete, s’est tenue une conférence en présence notamment du prix Nobel Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU. Celle-ci a abouti à une déclaration, dite « d’Aiete », dans laquelle les intervenants ont tenté de cheminer vers la résolution de la dernière confrontation armée du territoire européen. Ni l’État espagnol, ni l’État français, n’étaient présents, ni représentés. C’était en octobre 2011.
Aurore Martin, en janvier 2013. Photo Gaizka Iroz. AFP
En matière de politique internationale, François Hollande a sa doctrine : soucieux comme toujours de ne contrarier personne (on l’a vu lors de la non-décision dans l’affaire Leonarda), il a pris la décision de ne rien décider et de ne toucher à rien, ce qui est, convenons-en, la meilleure solution de ne pas se faire (trop) d’ennemis. En novembre 2012, la France a même livré Aurore Martin – arrêtée paraît-il lors d’un « banal contrôle de police » – afin d’éviter les tensions avec le gouvernement de Mariano Rajoy. Il s’agissait de la première citoyenne française à être remise aux autorités espagnoles dans le cadre du conflit basque. Elle faisait l’objet d’un mandat d’arrêt européen pour « terrorisme » après avoir participé à des réunions publiques et conférences de presse au sein du parti indépendantiste Batasuna, légal en France comme association culturelle mais interdit en Espagne car le juge Baltasar Garzon, qui est à l’origine des poursuites contre Aurore Martin, l’avait illégalisé en 2003 considérant que l’organisation était proche d’ETA.
Il y a de manière flagrante, une concordance des dates. Le 28 octobre 2012, Manuel Valls assure l’Espagne de tout son soutien dans la lutte contre la bande terroriste ETA. Le 1er novembre de la même année, elle est interpellé lors d’un contrôle routier pratiqué par la gendarmerie. Et, si le ministre de l’Intérieur n’en était pas l’initiateur, rien n’empêchait François Hollande de prendre publiquement la parole et de prendre position dans l’affaire Martin. Il aurait pu aussi dénoncer l’émission et l’exécution d’un mandat d’arrêt européen au motif de « faits de participation à des faits de terrorisme, et terrorisme » à l’encontre d’une ressortissante française qui n’a commis aucun attentat, n’a commandité aucun attentat, n’a financé aucun attentat – et qui, en somme, risquait douze ans d’emprisonnement en Espagne pour n’avoir fait que participer à des réunions publiques d’une association légale. Le silence gouvernemental est curieux, d’autant plus que lors de l’arrestation ratée d’Aurore Martin à Bayonne en 2011, Hollande candidat avait demandé la « clémence » à Claude Guéant, lequel avait promis que le mandat d’arrêt sera mis en place.

Aurore Martin donne au début de l’année 2011 une interview alors qu’elle vit retranchée et dans la clandestinité suite à l’émission d’un mandat d’arrêt européen pour « terrorisme ».

Arrestation rocambolesque et avortée d’Aurore Martin en juin 2011, au domicile bayonnais de sa sœur Emilie.
 
 Selon Dominique de Villepin, « la diplomatie, c’est une prise de risque. On s’engage personnellement. On n’accepte pas le fait accompli, les lignes telles qu’elles sont dessinées ». Hollande, n’a voulu bousculé personne, et ne redessiné aucune ligne. Il aurait pu, s’il l’avait souhaité, avoir un mot, exécuter un geste historique de soutien envers une femme qui n’aspirait qu’à pouvoir exprimer démocratiquement ses opinions et apaiser la société basque.
 ETA a commis des actes ignobles. Ils ont tué 829 personnes depuis en 1959. Il n’en demeure pas moins que dans ce qui s’avérait être le dernier conflit armé d’Europe, le groupe terroriste a cessé. Ils déposent même les armes. Voilà un cas singulier, peut-être même inédit : après plus de cinquante ans d’opposition, ce qui en fait le plus long conflit armé de l’Europe moderne, voilà le diable en personne qui bat sa coulpe. Et les gouvernements ne saluent pas cette humilité, ne reconnaissent pas ce geste de modestie. Ce qu’ils veulent, c’est éradiquer l’indépendantisme basque de la surface de la Terre. ETA veut rendre les armes ; l’Espagne et la France lui refusent ce privilège. Ils préfèrent jeter leurs membres – et pas seulement leurs membres, d’ailleurs, mais aussi l’hydre à vingt-cinq têtes qui va des militants non-violents à des journalistes de presse locale – en prison, et rechercher les caches d’armes par eux-mêmes.

Manuel Valls critiqué suite à l’arrestation d’A.Martin

 Les démocraties rejettent la voix de la négociation puisque, comme m’objecte Aurore Martin, « Si l’on arrête les négociateurs, avec qui voulez-vous discuter ? Nous sommes prêts aux compromis ! ». Très régulièrement, de nouvelles arrestations ont lieu, comme celle à Ascain, de Mikel Irastorza, présenté comme l’un des chefs d’ETA. « C’est catastrophique » résume Aurore Martin, car cet homme fait justement partie de ceux qui sont en faveur du processus du paix et des négociations. Autrement dit : le gouvernement français fait moins d’efforts vers la paix qu’en font des groupes qu’il considère comme « terroristes ».
En janvier 2015, suspension du procès d’Aurore Martin après l’arrestation à Madrid de son avocate.
 
 Quant aux terroristes eux-mêmes, quoique je condamne leurs actions, comme le font d’ailleurs un certain nombre de militants basques pour qui le terrorisme dessert leur cause, il faut accepter que même le pire des assassins a des droits. Or, près de dix mille personnes incarcérées ont été victimes de torture (la moitié ont déposé plainte, ne débouchant jamais ou presque sur une condamnation). La possibilité de remise de peine pour maladie grave est systématiquement écartée, alors que la Loi Kouchner (loi dont ont bénéficié Maurice Papon en 2002, ou Nathalie Ménigon en 2008) permet aux détenus dont l’état de santé est incompatible avec la détention d’obtenir une assignation à résidence. A titre d’exemple, la Cour d’appel de Paris a rejeté en 2015 la demande d’Ibon Fernandez Iradi – responsable de l’arsenal militaire d’ETA – atteint d’une sclérose en plaques dont le traitement est incompatible avec la prison.
« Les terroristes qui ont tué doivent, bien sûr faire leurs années de prison. Mais les policiers qui ont torturé doivent aussi être jugés ! » assure Aurore Martin. Aucun gouvernement, ni français, ni espagnol, n’a le courage de se livrer à une autocritique poussée, indispensable à un réel processus de paix. Après la fin de l’Apartheid, a été mise en place en Afrique du Sud, une commission Vérité et réconciliation afin d’enquêter sur les abus, exactions, violences qui ont été commis, de part et d’autre. Jamais cela n’a été fait dans le cadre du conflit basque, alors qu’il s’agit là de la seule possibilité de jeter des bases solides à une paix durable et juste. Jamais la France n’a souhaité enquêter sur ses propres pratiques, ni même sur celles de leur allié, l’Espagne, qui pourtant a organisé de très nombreux attentats sur le sol français, notamment au sein des groupes antiterroristes de libération, GAL, entre 1985 et 1987 – date d’arrivée de Pasqua à Beauvau qui a annoncé une étroite collaboration avec l’Espagne. José Barrionuevo, ministre de l’Intérieur entre 1982 et 1988, coupable de malversations financières dans le but de financer les GAL, et donc responsable de la mort de trente-quatre personnes principalement sur le sol français, a été jugé en 1998 et condamné d’abord à dix ans de prison pour sa responsabilité dans une affaire de séquestration d’un citoyen franco-espagnol, connue sous le nom d’affaire Segundo Marey. Il n’a effectué que trois mois de prison. Trois petits mois qui paraissent ridicules pour avoir séquestré un homme pendant dix jours et détourné de l’argent en vue de financer, depuis le sommet de l’État, des groupes armés responsables de trente-quatre assassinats. Trois mois ridicules surtout face aux douze ans que risquait Aurore Martin pour être apparue publiquement en tant que membre de Batasuna. Ridicules aussi face aux 3828 années de prison auxquelles avaient d’abord été condamnée Inés del Río Prada, avant d’être libérée en 2013 (après vingt-six ans de prison), le Tribunal Européen des Droits de l’Homme ayant considéré que l’utilisation postérieure à une condamnation de la doctrine Parot (en cours en Espagne depuis 2006) constituait une atteinte aux articles 5 et 7 de la Convention européenne des droits de l’Homme.
Stéphane Etchegaray, caméraman arrêté à Louhossoa,
lors de son transfert à Paris. Décembre 2016.
 Il convient, donc d’apporter un soutien les yeux ouverts à ceux qui veulent la paix. Non pas un soutien aveugle et systématique, car la lucidité doit primer. Il y a eu des attentats. Il y a eu des meurtres. Il y a eu des disparitions. Il y a eu des violences. Mais ils ont été de part et d’autre. Les États, eux, ont choisi d’accorder un non-soutien les yeux fermés. Il ne reconnaissent ni leurs propres erreurs, ni la modestie de leurs adversaires qui leur lancent un appel. Ils crachent sur la main qu’on leur tend. Ainsi, en 2013, trois parlementaires socialistes du Pays basque ont rencontré le ministre de l’Intérieur d’alors, Manuel Valls qui s’était interrogé : « Pourquoi parler de processus de paix puisqu’il n’y a pas de conflit ? » Il n’y a pas de conflit, il n’y a pas de confrontation, il n’y a pas de processus de paix. Tout cela n’existe pas. Et l’indépendantisme basque, existe-t-il ? Ou ne sont-ce là que des élucubrations proférées par des provinciaux un peu chauvins ? Le pays basque lui-même, existe-t-il ? Cela n’est pas assuré, puisque n’existent que la communauté autonome espagnole du Pays basque membre du Royaume d’Espagne et le département administratif français des Pyrénées-Atlantiques (qui lui-même contient le Pays basque et le Béarn, ennemis jurés que l’on tient en un seul bloc départemental dessiné par des gens visiblement n’ont pas pu saisir les oppositions culturelles, les différences fondamentales, des frontières invisibles qui les séparent). Comment donner une reconnaissance à quelque chose qui est nié dans sa valeur, dans sa richesse, dans son existence elle-même ? Comment accepter que des gens se battent pour l’obtenir ? Le pays basque, et ses sept provinces, n’a aucune existence au yeux des gouvernants, qui ne perçoivent pas la tragédie d’une disparition de la culture, du déracinement, de la mort des traditions, d’une langue qui est en train petit à petit de se perdre (on a fermé des journaux en basque, des radios, pour limiter au maximum l’exercice de la langue) – et que le nationalisme souhaiterait protéger et voir reconnus. Mais, si Valls pense qu’il n’y a pas de conflit,comment faire la paix dans une situation où l’un des belligérants nie la confrontation ?
C’est à peu près ce qu’a repris le récent (et sûrement éphémère) ministre de l’Intérieur Bruno Le Roux, qui a nié toute existence de processus de paix lors de l’interpellation de cinq personnalités à Louhossoa, chargées d’attester de la neutralisation effective d’une partie de l’arsenal d’ETA. Michel Tubiana, avocat de la Ligue des Droits de l’Homme, a même accusé le ministère « d’avoir menti sciemment et volontairement. » Parmi les détenus, une journaliste de presse locale, un caméraman chargé de filmer l’opération, mais aussi le militant écologiste non-violent Jean-Noël Etcheverry. Des gens qui n’ont jamais fait partie d’ETA et n’ont jamais soutenu d’attentats. Au contraire, ils étaient sur les lieux pour détruire des armes, il s’agissait d’une démarche non-violente, antimilitariste et pacifique. S’il n’y a pas de processus de paix, comme l’a dit Le Roux, quelle est sa responsabilité quand il met en prison des individus non-violents chargés de neutraliser des armes ? « Un nouveau coup dur porté à ETA », s’est-il félicité, comme s’il y avait une fierté particulière à tirer dans le fait de porter un coup dur à une organisation qui est elle-même en train de se démanteler. A mon sens, il y en a encore moins à tirer quand on entrave ce démantèlement.
Ces arrestations ont eu lieu bien après ma rencontre avec l’ex-figure de Batasuna, mais les récentes interpellations et les déclarations du ministre de l’Intérieur confirment donc ce que j’ai appris de mon interlocutrice.
Au café des Pyrénées, où les commandos paramilitaires antiterroristes espagnols ont assassiné un homme lors d’un attentat en 1985, Aurore Martin prononcera même ces propos, dont on se demande si vraiment ils ont été tenus par une femme condamnée pour terrorisme quand ils pourraient sortir de la bouche d’un prix Nobel de la paix : « Si nous n’arrivons pas au processus de paix, ce sont les prochaines générations qui prendront les armes, nos enfants. On ne gagne rien avec les armes, mais nous pouvons gagner une reconnaissance, grâce à la négociation. Nous voulons la paix en pays basque. Mais, apparemment, nous sommes les seuls. »
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IP #1 : La quotidienneté ambiante

Jankélévitch : « Le présent, c’est-à-dire la quotidienneté ambiante, nous assiège de toutes parts et ne cesse de nous convier à l’oubli des choses révolues ». La course folle des événements nous cherche, nous appelle, nous convoque et nous presse. Chaque jour, ils s’imposent à nous et nous extraient de notre tranquillité, notre solitude et notre silence. Le tohu-bohu du présent ne nous accorde pas un instant de répit. Il nous contraint sans relâche à nous poser incessamment la même question : « Que se passe-t-il ? », dans le même temps qu’il nous condamne à l’hébétude d’une non-réponse. Comprendre ce qui advient, voici donc la préoccupation de notre temps. Et c’est pour le goût de ce périlleux exercice que j’ai accepté la proposition du Prisme d’y tenir une chronique mensuelle, qui s’intitulera Impératif présent. Clin d’œil à l’essai d’Alain Finkielkraut paru en 2002,L’Imparfait du présent, mais aussi jeu de mots sur la conjugaison française dont on tire un sens sous-entendu : quels sont, en somme, les impératifs du présent ?

 

Ils sont, bien entendu, multiples et nous convient à deux rendez-vous. Le premier consiste, dans la foudroyante rapidité de l’actualité, à ne pas rater le coche. Le second nous invite à prendre le recul nécessaire pour ne pas nous y noyer. Le premier voudrait que nous suivions, à une cadence sans cesse intensifiée, l’enchaînement des informations. Le deuxième désire nous préserver de ce tourbillon pour pourvoir le comprendre.
Me voici donc plongé jusqu’au cou dans ce qu’on appelle « l’actualité ». Hillary Clinton n’a pas terrassé son adversaire vulgaire, qui va faire financer au Mexique un grand mur le long de la frontière sud, qui considère que John McCain n’est pas un vrai héros puisqu’il a été capturé et qui veut interdire l’entrée du territoire américain à la deuxième religion du monde.
L’accession à la Maison-Blanche de Donald Trump est un accident historique, mais cela ne fait pas de son adversaire une personnalité exemplaire. Au fond, confier les codes à un homme persuadé qu’Obama est né au Kenya est-il vraiment plus dangereux que de nommer Secrétaire d’État une femme qui a livré des informations secrètes via une messagerie non sécurisée ? Si elle avait été élue, il aurait été de bon ton de rappeler que le soulagement presque généralisé qu’aurait représenté sa victoire ne nous autorise pas à oublier qu’elle incarne, en effet, une professionnelle de la politique, déconnectée du peuple là où son concurrent arrivait à faire passer l’obscénité pour du naturel.
La corruption du système politique aux États-Unis a joué un rôle prédominant dans l’apogée de Trump, et l’affairisme omniprésent du monde politique français est responsable, en partie, du dégoût ressenti par les Français pour leurs représentants. Le précédent outre-Atlantique laisse présager une victoire possible de Marine Le Pen, qui s’est montrée très heureuse de l’élection de son allié américain. On s’étonne d’ailleurs de voir la candidate la plus anti-américaniste de notre pays prendre soudain le capitaliste Trump comme modèle des « vrais gens » et du « vrai peuple ».
Les élections américaines sont à peine refermées. Et, déjà se profilent les présidentielles françaises. Le vote de la primaire à droite aura lieu très bientôt. Sept candidats, donc, six membres des Républicains, et Jean-Frédéric Poisson, du parti chrétien-démocrate se disputent la place pour se porter candidat à l’élection présidentielle de 2017.
Parmi eux, deux favoris. L’un, Alain Juppé, repris de justice, a été condamné à quatorze mois de sursis pour « prise illégale d’intérêts » et ne pourrait même pas passer un concours dans la fonction publique s’il le souhaitait. L’autre, Nicolas Sarkozy, est mis en examen dans deux affaires, l’une dite Bygmalion et l’autre, celle des « écoutes judiciaires » ; son nom reste mêlé à quatre autres affaires : Kadhafi, sondages de l’Élysée, Karachi, Tapie-Crédit lyonnais – (et faisons lui grâce de l’affaire Bettencourt où il a obtenu un non-lieu). L’un a payé pour ses fautes, certes. L’autre reste innocent tant qu’il n’est pas condamné. Mais il n’en demeure pas moins que la droite ne pourra jamais rétablir sa dignité tant qu’elle sera symbolisée par l’inénarrable duo Isabelle et Patrick Balkany, poursuivis dans six affaires judiciaires différentes pour blanchiments de fraudes fiscales, corruption, déclarations mensongères. Le tandem Sarkozy-Balkany représente un univers sclérosé et moribond.
La présidence « normale » à succédé à la présidence« bling-bling ». L’image présidentielle n’en est pas pour autant ressortie redressée : connaît-on plus déplorable que celle du chef de l’État en scooter dans les rues de Paris en route vers sa maîtresse ? La gauche a eu l’affaire Cahuzac, mais, bien qu’émaillé de quelques scandales (affaire du Sofitel, affaire Hollande-Gayet, affaire du Carlton de Lille, affaire Banon, affaire Jean Germain, affaire Morelle, affaire Thévenoud), leur bilan ne comptabilisera jamais l’affairisme de la droite.
Rappelons-nous, en 2007, du Sarkozy qui s’était engagé à ce que « les nominations soient irréprochables » et ne voulait pas être « l’homme d’un clan ». et qui aujourd’hui se trouve à la tête d’un clan qui incarne à lui seul la malhonnêteté par le nombre invraisemblable de retentissements judiciaires auquel il est lié de près ou de loin, et dont nous entendons parler aujourd’hui très régulièrement.
Récemment, et sans que cela ne fasse l’objet de remarque ou question particulière lors des débats de la primaire – je peinerais à trouver une seule démocratie où les choses se dérouleraient ainsi – , l’ancienne ministre de la Justice, Rachida Dati, a insulté son collègue de Beauvau Brice Hortefeux de « facho » et de « voyou » et l’a accusé d’avoir touché de l’argent liquide pour des entretiens privés avec le président. Sans que cela, semble-t-il ne pose un quelconque problème à qui que ce soit. Puis, la même ancienne Garde des Sceaux a demandé le retrait de NKM de l’élection primaire après les révélations du Monde, où l’on apprend, tout tranquillement, que le chef des renseignements, Squarcini, lui a demandé de « tuer Rachida », puis qu’ils ont commenté avec mépris sa vie privée et celle de sa fille.
Est-il tout-à-fait normal que Nathalie Kosciusko-Morizet puisse demeurer candidate à l’élection primaire après avoir été accusée d’avoir en tant que ministre comploté avec le chef des renseignements pour « tuer » politiquement sa collègue – sans même qu’elle soit sommée de s’expliquer ? Peut-on savoir dans quelles circonstances, et sous l’impulsion de qui, Christine Lagarde, qui va être bientôt traduite devant la justice dans le cadre de l’affaire Bernard Tapie-Crédit Lyonnais, est intervenue du temps où elle était ministre des Finances dans cette affaire que la justice caractérise sous le nom « d’escroquerie en bande organisée », et ce tout en demeurant aujourd’hui directrice du FMI, l’organisation monétaire la plus puissante de la planète ? Est-il normal qu’un ancien ambassadeur de France en Tunisie, Boris Boillon, surnommée affectueusement « Sarko Boy », soit appréhendé à la Gare du Nord en possession d’une valise de trois cents cinquante mille euros en liquide ? Est-il absolument crédible que Jean-François Copé puisse prétendre ravauder l’image présidentielle alors que circulent des photos de lui en bermuda dans la piscine de Ziad Takieddine, homme d’affaires tunisien qui a récemment révélé qu’il avait apporté plusieurs valises d’argent liquide à Claude Guéant ? Est-il normal que Michèle Alliot-Marie, esseulée plus que jamais, qui fait cavalier seul en dehors des primaires, puisse se porter candidate à la présidence de la république alors que son passage au Quai d’Orsay reste marqué par son soutien au régime de Ben Ali, soutien dont on se demande encore s’il n’était pas motivé par des vacances et voyages dont elle a reconnu avoir bénéficié, aux frais d’un milliardaire tunisien ?
Le clan Sarkozy s’est suicidé, il ne se relèvera jamais blanchi des casseroles qui le suivent. Ils sont poursuivis par leurs vieux démons. Reste à savoir si Alain Juppé, à son arrivée au pouvoir s’il est élu, saura faire le tri nécessaire et incarner comme semble le penser son allié François Bayrou, la « vérité » et « l’honnêteté » en politique…
Il ne faut jamais dissocier le détail de l’important, le dérisoire du crucial. Le diable, dit par ailleurs un vieil adage, se loge dans les détails. Il est donc primordial de ne pas les sous-estimer. Et il y a un hasard qu’il faut noter, une étrange concordance des dates : quelques semaines tout juste avant l’élection d’un ancien présentateur de télé-réalité à la Maison-Blanche, le lauréat du prix Nobel de littérature était… une rock star, Bob Dylan, l’archétype du chanteur de gauche pacifiste.
A première vue, bien sûr, on distingue à grand peine le lien entre Trump et Dylan. Je le trouve dans la justification embarrassée d’Antoine Compagnon, professeur de littérature au Collège de France : « Au fond, cela me fait assez plaisir qu’ils donnent le prix Nobel à Bob Dylan alors qu’on ne fait que parler de Trump. Dylan est assez bon contrepoids à ce que peut représenter Donald Trump dans le monde. » En réponse à la trumpisation, la droitisation des esprits, il fallait donc réagir ! Et qui paie le prix de cette petite rébellion soudaine ? Les écrivains de ce monde, souvent pressentis depuis longtemps, qui plongent peu à peu dans l’oubli, et qui sont chaque année écartés, comme Milan Kundera, Salman Rushdie ou Don DeLillo. Si, vraiment, il fallait couronner un américain puisque les Etats-Unis n’avaient pas étaient récompensés depuis Toni Morrison en 1993, pourquoi donc ne pas s’être tourné vers Philip Roth, Joyce Carol Oates, ou les psychoses nihilistes de Bret Easton Ellis ? Ou même pourquoi pas, Patti Smith, qui laisse de nombreux romans et recueils poétiques, dont le style, le style littéraire qui imprègnent ses nombreux livres, est marqué par le mouvement punk et la génération beat, qui sont, je l’admets volontiers, partie prenante de l’histoire artistique américaine ? En effet, je ne peux m’empêcher de voir dans le couronnement d’un auteur qui n’a jamais rien publié, un énième coup porté à la civilisation du livre. Des chansons chantées sur un album, il faut le reconnaître, ce n’est pas la même chose, qu’une œuvre poétique aboutie, puissante, travaillée – et parue en livres.

D’autant plus que Bob Dylan n’a pas été récompensé pour la trace marquante qu’il laisse dans l’histoire de la littérature, ni pour sa participation aux productions poétiques de l’humanité, ni même pour avoir su mettre son talent au service de son engagement politique contre la guerre au Vietnam ou la ségrégation. Le prix lui a été attribué pour, je cite, « avoir créé de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine ». Ainsi les jurés suédois, en nobélisant leurs années de jeunesse délurée, font de la musique populaire un genre littéraire à part entière. Ils institutionnalisent la subversion, ils « académisent » la contestation. En somme, ils érigent au rang de haute culture ce qui jadis se revendiquait de la contre-culture.Voyez donc les mots, à peine croyables, de la poétesse Gabrielle Calvocoressi : « La composition de chansons sera désormais considérée comme un genre littéraire. Un enfant pourra maintenant amener à l’école une chanson de hip-hop, ou d’un autre style musical, et en débattre comme d’une autre forme de littérature. »

C’est cela, en définitive, que je ne pardonne pas aux jurés du Nobel : la dissolution de ce qui est proprement littéraire dans la grande marée de la mode du jour. Et je me désole de voir ainsi une poétesse reconnue applaudir à l’expropriation des chefs-d’œuvre de l’enceinte scolaire au profit du rock, du pop et du folk, voire même du hard-core ou du gangsta rap.
Une ex-vedette de télé-réalité dirige le pays le plus puissant du monde.
Une rock star a reçu le prix Nobel de littérature.
Et bientôt on aura du 50Cent à l’agrégation de lettres modernes.
Notre époque n’est pas celle des années trente. Elle ne ressemble à aucune autre.
Chaque jour, pour peu qu’on ouvre les yeux, elle offre son lot de surprises.
Je ne m’en remets pas. Et je ne m’en lasse pas.
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Ce que nous dit l’affaire Marion Fraisse

La haine des bons élèves compte ses morts

Paru dans Causeur le 14 novembre 2016
À l’heure où les agressions contre enseignants se multiplient, la haine des bons élèves a provoqué un drame.

marion fraisse julie gayet

Marion Fraisse s’est suicidée par pendaison le 13 février 2013 après avoir été victime de harcèlement scolaire pendant plusieurs mois. Le livre de Nora Fraisse, sa mère, Marion, 13 ans pour toujours (Calmann-Lévy), puis le film éponyme avec Julie Gayet – qui par ailleurs y est assez prodigieuse – ne montrent pas uniquement la cruauté du harcèlement, mais pointent surtout un phénomène que beaucoup prédisent depuis longtemps : au-delà de l’incompétence, voire de la complaisance, de certains éducateurs, professeurs ou parents, le suicide de Marion Fraisse fait la preuve d’un sentiment largement partagé par de nombreux enseignants, élèves ou intellectuels : l’opprobre jeté sur les élèves « trop brillants », ceux-là à qui l’on a appris la discipline, qui simplement interviennent en cours ou respectent leurs professeurs. Car, bien sûr, à l’heure où chacun s’accapare le respect, celui d’un élève pour son enseignant semble passer après celui que le professeur doit, comme on doit une dette, à ses élèves, dans une relation d’égalité parfaite où frapper son enseignant sera excusé par « l’exclusion sociale » et où menaces et insultes ne sont qu’un moyen d’expression comme un autre pour des jeunes gens « condamnés à une précarité de plomb », comme l’écrivait Virginie Despentes dans Les Inrocks à propos des terroristes du 13 novembre.

Ainsi, en seulement quelques jours, des violences ont éclaté dans le lycée de Tremblay-en-France où la chef d’établissement a été frappée, on a roué de coups un professeur à Argenteuil, à Colomiers en Haute-Garonne un lycéen a agressé sa professeure d’éducation physique, à Calais un professeur a eu la mâchoire cassée par un élève, à Bordeaux un lycéen a frappé au visage un professeur lors d’un cours qui a dérivé sur la situation politique marocaine, et, pour clore ce désolant florilège, un élève de quinze ans, en retard, d’un lycée de Saint-Denis s’est rué sur l’adjointe et le proviseur, les rouant de coups, condamnant la première à trois semaines d’interruption totale de travail pour une fêlure orbitale, et l’autre, le coude cassé, à quarante-cinq jours d’ITT. Survenus pourtant dans un laps de temps très resserré, ces attaques sans précédent contre l’Éducation nationale auraient dû agir comme un électro-choc. En retour, les victimes, et les professeurs en général, n’ont eu que le silence du gouvernement, en particulier de la ministre, qui, couronne de fleurs sur la tête, se trouvait en déplacement en Nouvelle-Calédonie.

La haine de l’autorité et du savoir va de pair avec la haine de la discipline et du travail scolaire. C’est ce que l’on observe à travers l’histoire de Marion, qui s’est trouvée dans une classe « particulièrement difficile », mal tenue par des professeurs jeunes et encore peu formés, ce que l’on voit bien dans le film, lequel offre des scènes spectaculairement désastreuses, où l’on est tiraillé entre colère contre le corps enseignant apathique, et pitié devant leur désœuvrement, comme cette professeure d’espagnol particulièrement jeune, qui laisse carrément ses élèves jouer en cours à des jeux vidéos sur leur téléphone. Elle intervient une fois, et obtient pour réponse cet échange à peine croyable :

« On s’en bat les couilles.

– Tu me donnes ce téléphone !

– Venez me le prendre et je porte plainte.

– Non mais on est où là !

(L’élève sur son appareil met un bruitage de tirs et mime une fusillade, debout)

– Non mais siéntate un peu là ! »

Marion intervient. « Non mais elle se la pète l’intello ! »

La prof, excédée, quitte la salle en claquant la porte, laissant Marion seule, sans adulte, au milieu de la classe hostile.

Un peu plus tard, en cours d’histoire dispensé par une autre professeure particulièrement jeune, dans une atmosphère bruyante criblée de bavardages et de lancers de trousses, celle-ci pose une question sur la leçon d’éducation civique : « Quel est donc ce droit ? » Réponse de l’élève : « Le droit de se faire chier profondément en cours, non ? »

(Un camarade, faisant le pitre, monte sur la table).

Aucun commentaire de l’enseignante qui poursuit : « La libre circulation… » Le même élève vulgaire se dresse et proclame : « Ah bah super alors on peut se casser ! » Elle exige le carnet de liaison. Il refuse d’abord puis prend ledit carnet et gifle son enseignante avec. « Tiens connasse ! » (Faut-il rappeler que l’on parle ici d’adolescents de treize ans?) A cet instant, entre dans la pièce le (jeune, encore) CPE, véritable publicité ambulante contre la dépression, nonchalant et dénué de charisme. L’enseignante, encore choquée, se met à pleurer. Pour savoir ce qui a eu lieu, le CPE s’adresse directement à Marion, l’obligeant ainsi à passer pour une « balance » et la condamnant à se faire traiter de « collabo » par sa voisine de classe.

Il y a aussi ce moment inouï, où le professeur de mathématiques punit Marion parce qu’un papier lui a été lancé par un garçon aux amours déçues, et, sans rien vouloir savoir, saisit son carnet de liaison et la sanctionne avec ce motif incroyable : « comportement léger avec les garçons », accusation basée sur les allégations lancées par une jeune fille jalouse : « Marion, elle se fait draguer par tout ce qui bouge », etc. A supposer qu’il existe un seul professeur digne de ce nom capable d’utiliser un tel motif sur un carnet de liaison – ce qui me semble tout bonnement extravagant – il va sans dire qu’un jugement moral de cette teneur donne indirectement une caution aux élèves qui, plus tard, la traiteront de « salope », et la frapperont dans un couloir (où personne ne semble rien entendre, ni surveillant, ni professeurs qui donnent des cours dans les salles adjacentes), en mettant Marion à terre, action assortie d’un « elle l’a bien cherché » (prononcé par une fille). Et il faut ajouter que la fille jalouse, en l’occurrence, qui l’avait traitée de « pute », aux oreilles du professeur, n’a, elle, pas été punie pour cette insulte. Surréaliste.

« Plus jamais je ne me mettrai en jupe », dira plus tard Marion, après avoir été agressée (encore), dans la cour de récréation (sans que personne ne voie rien) et ce clin d’œil à La Journée de la jupe, film sorti en 2009, apparaît ici d’une pertinence sidérante, car c’est comme si le langage, les manières, la « culture », les réflexes et comportements des établissements chauds des quartiers de banlieue parisienne s’étaient répandus à l’ensemble des collèges, même celui de Marion, pourtant en province, dans un quartier pavillonnaire plutôt « CSP+ ».

Dans le film, on voit une jeune fille taxée de « pute » car elle se serait « refusée » au petit tombeur de la classe (à treize ans !) : difficile, à la vérité, de réduire l’histoire de Marion à une question d’amours contrariées. Elle est, surtout, morte en réparation de son irréconciliable péché, celui de vouloir apprendre et de s’assumer comme « bonne élève » dans une « classe difficile ». C’est là le point de départ ; l’effet de groupe, les problèmes d’égo et de jalousie font le reste. Et, si Marion n’est pas la première victime du machisme du bas étage ou du bizutage le plus cruel, il n’en demeure pas moins qu’elle est, à ma connaissance, en France à sa mort en 2013, la première fille à mourir pour son trop-bonne-élèvisme ! Une sorte de martyr de l’assiduité et de la diligence…

Nous n’avons obtenu aucune parole pour les professeurs agressés (rendons-nous compte, cela reviendrait à stigmatiser des élèves déjà en difficulté sociale) alors on peut attendre longtemps si l’on souhaite contrecarrer la tendance perverse dans laquelle se trouvent bon nombre d’élèves studieux, victimes de brimades, voire de violences, et contre quoi l’on ne fait, pour ainsi dire, rien.

L’affaire Marion Fraisse est un symptôme douloureux d’un modèle éducatif qui va de plus en plus mal : jadis les boucs émissaires étaient les « bonnets d’âne ». Aujourd’hui, l’objet de la vindicte de la meute est le savoir, le « trop sage », le « trop docile », l’élève zélé.

Le harcèlement scolaire compte depuis maintenant des décennies, ses morts.

La haine du « bon élève », depuis Marion Fraisse, compte aussi les siens.

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Fernand Iveton : pour l’exemple

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Article paru dans la revue Zone critique le 13 septembre 2016.

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Fernand Iveton a l’intention de poser une bombe dans un coin désaffecté de son usine. Il ne veut pas faire de morts, seulement des dégâts matériels pour marquer les esprits, militer en faveur de la cause algérienne. Européen communiste, mais se considérant comme pleinement algérien, il souhaite se solidariser avec les Algériens, victimes, selon lui, d’une colonisation injuste et inacceptable. Livré aux autorités par un de ses collègues, il ne pourra mener son entreprise jusqu’à la fin. Seulement coupable d’une intention de dégradation, il sera décapité par l’Etat français le 11 février 1957.

De cette histoire vraie, Joseph Andras tire ce premier roman De nos frères blessés, pour demander réparation à l’Histoire. Une manière de réhabiliter la mémoire de cet activiste, condamné pour l’exemple à une peine disproportionnée au regard des faits qui lui sont reprochés.

Le roman retrace donc le procès, l’exécution, la torture, les moments d’emprisonnement, sa rencontre avec ses avocats – mais propose aussi de nombreux retours en arrière où l’on découvre sa rencontre avec Hélène son épouse, ses moments d’enfance, d’adolescence, son amour pour son pays l’Algérie.

Héros ou terroriste ?

De cette ombre dérangeante de la récente histoire de France – dont on soupçonne par ailleurs qu’elle ait poussé Mitterrand à abolir, une fois président, la peine de mort, pour soulager sa mauvaise conscience – le romancier tire une histoire pleinement engagée, où coexistent violence et douceur, moments de vies et moments de morts, délicatesse et fureur. Et qui, en cent quarante pages, dénude l’âme et les chagrins d’un homme qui paiera de sa vie son engagement de jeunesse.

Il y a, comme de rien, des images sublimes qui se découpent : “Soleil en tessons brisés. Brûle la capitale par coupes franches”, nanties d’intenses moments de drame : “la violence aveugle, celle qui frappe les têtes et les ventres au hasard, corps déchiquetés aux aléas, coups de dés, la sordide loterie quelque part dans une rue, un café ou un autobus”.

Le lecteur sent bien que l’on a pris soin de ne pas le réduire ni à sa stricte dignité de héros, ni à sa condition de condamné à mort.

On y découvre aussi de terribles questionnements auquel est confronté le malheureux captif. Le roman nous plonge dans les soubresauts de la conscience de Fernand Iveton : “De quelles matières sont donc faits les héros, se demande-t-il, attaché au banc, la tête en arrière ? De quelles peaux, de quels os, carcasses, tendons, nerfs, étoffes, de quelles viandes, de quelles âmes sont-ils fichus, ceux-là ? Pardonnez, les camarades…” Iveton s’en veut, car il sent qu’il a failli à sa mission, il ne se sent pas à la hauteur. Héros ou terroriste ? Honorable sacrifice d’un homme pour ses idéaux ou chute d’un paria, mort d’un misérable traître à l’Etat français ? Il ne comprend pas, par quel déplorable coup du destin, il se trouve contraint d’être jeté en pâture à la foule, de quitter sa femme, ses amis, le fils de son épouse qu’il a toujours considéré comme son propre fils, ses parents – sa vie.

Apparaît petit à petit un Fernand Iveton traversé par une symbiose de sentiments et d’émotions variés. Le lecteur sent bien que l’on a pris soin de ne pas le réduire ni à sa stricte dignité de héros, ni à sa condition de condamné à mort. Le très discret Joseph Andras, qui a décliné pour ce livre le prix Goncourt du premier roman, a veillé, au contraire, à lui rendre sa qualité d’être humain, dans toute sa beauté et sa complexité, dans ses imperfections sublimes, son infinie grandeur et sa dérisoire petitesse.

De manière poignante, Andras laisse à travers ce premier roman d’une incroyable justesse, percevoir une réelle sensibilité portée par une plume musicale, lyrique, emportée et délicieusement incarnée qui permet, dans ce roman très maîtrisé, de réhabiliter, un demi-siècle après sa décapitation, la mémoire d’un homme puni pour l’exemple.

  • De nos frères blessés, Joseph Andras, Actes Sud, 144 p., 17 euros, mai 2016.

 

 

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L’amour à l’heure moderne

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PHILIPPE BIANCOTTO/SDP

Julie Estève, trente-sept ans, a fait paraître Moro-sphinx, son premier roman, chez Stock il y a quelques mois. Elle y raconte la vie de Lola, trentenaire désabusée, vérit
able « serial-loveuse » qui a pour rituel de couper un ongle de chacun de ses amants, qu’elle conserve en trophée. Entretien.

 

grand-64642-moro-sphinxComment écrivez-vous ? Papier ou ordinateur ?

Un ordinateur avec sous la main un cahier à spirales.

Quel héros de roman auriez-vous aimé être ?

J’aime tous les paumés, les désaxés, les solitaires, les fous, les en miettes et les en crise de la littérature mais je n’aimerais être aucun d’entre eux.

Le mot préféré d’Amélie Nothomb est « pneu ». Quel est votre mot préféré ?

Les mots qui rendent les phrases implacables, définitives.

D’ailleurs, à propos de Nothomb, que pensez-vous de cette citation : « Il n’y a pas d’échec amoureux. C’est une contradiction dans les termes. Éprouver l’amour est déjà un tel triomphe que l’on pourrait se demander pourquoi l’on veut davantage. » ?

Dans ce « davantage », il y a tout le problème de l’amour, il y a les mots « toujours » et « encore » qui bataillent avec le mot « fin ».

A votre avis, Lola est-elle une nymphomane dont les tribulations relèvent de la psychiatrie, ou alors est-elle une femme blessée qui cacherait sa vulnérabilité par son besoin de séduire et de conquérir ?

Lola est une petite fille perdue, une amazone contemporaine à la marge, border line, en pleine déréliction qui essaye de survivre, d’oublier des deuils impossibles. Le sexe a pour elle une fonction de décharge, comme l’alcool, qui lui permet de court-circuiter et d’évacuer un temps sa souffrance, ses angoisses. Le sexe, c’est l’oubli. Voilà, l’érotisme lui permet de disparaître. C’est un personnage constamment confronté à des formes de duels, entre son corps et son crâne, le vide et le plein, l’oubli et la mémoire, le laid et le beau, la folie et la raison, la pulsion de vie et la pulsion de mort.

Croyez-vous au « grand amour » ?

A l’intérieur de mes croyances, il n’y a pas de petit amour.

Pensez-vous que le romantisme soit définitivement mort ? Que la libération sexuelle ait substitué le charnel au sentimental ?

Qu’entendez-vous réellement par romantisme ? Le romantisme n’est pas la passion amoureuse, c’est l’agonie amoureuse, c’est l’expression d’un malaise. Le romantisme se nourrit des inquiétudes du monde et du moi.

Est-ce que la libération sexuelle a substitué le charnel au sentimental ? Mon personnage est plongé dans un romantisme radical, à perpétuité. Il est excessif, ses sentiments sont exacerbés. Lola est dans une impossibilité d’aimer, elle fabrique sa solitude. Elle cherche en vain un amour insensé, presque sacré, pur, et va éponger sa défaite dans la chair.

Mon personnage est plongé dans un romantisme radical, à perpétuité. Il est excessif, ses sentiments sont exacerbés. Lola est dans une impossibilité d’aimer, elle fabrique sa solitude.

Que vous évoque la phrase de Stendhal : « S’il entre un grain de passion dans le cœur, il entre un grain de fiasco possible » ?

Absolument ! Mais il y a du panache dans le mot fiasco. On dit c’est un « véritable » fiasco, c’est un fiasco « complet ». Pour atteindre le fiasco, il faut du cran, prendre tous les risques, viser haut. Le fiasco, c’est l’apothéose du bide, du flop, de la veste. Il y a une forme de grâce là-dedans.

Pour finir, en quelques mots, pouvez-vous me parler du dernier livre que vous ayez lu ?

Je viens de terminer La Succession de Jean-Paul Dubois, un livre dans lequel le désespoir a un charme fou.

  • Moro-sphinx, Julie Estève, Stock, 184 pages, 18 euros, avril 2016

 

Entretien paru dans Zone critique le 10 septembre 2016.

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Génération désenchantée ?

Elie Collin a publié hier sur son site Le Prisme notre échange intitulé « Génération désenchantée ? », où nous exposons nos points de vue sur l’actualité des derniers mois. Voici donc notre dialogue.
Elie Collin : Des études controversées ont établi que les jeunes Britanniques auraient voté à 65% environ contre le Brexit. Aujourd’hui comme hier, on nous refait la fable de la jeunesse optimiste et donc forcément europhile (Après tout, la construction européenne, c’est l’avenir, non ?) L’État-nation est surannée. Ce sont des phrases que j’entends souvent lorsque je discute avec des amis.
Du haut de mes 17 ans, et avec ma faible expérience, j’ose objecter naïvement : et après qu’aurons-nous ? La “Fin de l’Histoire”, me répondent-ils, à savoir l’extension du nouveau triptyque sacré : le système capitaliste, la démocratie libérale et la religion des Droits de l’Homme.
J’ai beau n’avoir d’autre diplôme en poche que le bac, je ne peux m’incliner devant une telle supercherie. Les nationalismes nous ont conduit à la guerre, la fin des nations doit nous en éloigner ? Mes cours d’histoire m’ont appris que l’Histoire n’est pas aussi simple. Je ne marche pas.
Lyvann Vaté : Le plus amusant est que ce sont les jeunes qui ont préféré le statu quo, et les plus âgés qui ont choisi l’aventure ! J’ai peu à dire sur le départ du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Le choix des britanniques de quitter ce système est un choix respectable. Mais à mon avis, ils se sont trompés de cible : hors de l’UE, ils continueront de connaître la loi des marchés financier et du capitalisme. Sortir de l’Union n’est pas sortir de la planète Terre ! Cela dit, ne nous mentons pas : la présence de cette île au sein de l’UE a toujours été assez artificielle. A l’inverse, la France est un des piliers de l’UE : ses pères Monnet et Schuman étaient Français et, géographiquement, notre pays occupe une place centrale. C’est une Française – Simone Veil – qui fut la première présidente du Parlement européen. On n’imagine pas une UE sans France : j’ai du mal à croire à un Frexit. Ce qui ne veut pas dire que l’Europe va bien. Le regretté Michel Rocard a lui-même reconnu : « L’Europe est en train de mourir ».
On peut combattre la « fin de l’Histoire », la théorie de Francis Fukuyama selon laquelle suite à la chute du Mur nous vivrions une époque émolliente, calmée par un libéralisme universel. En reconnaissant que l’ultralibéralisme règne, tu lui donnes même raison. Il n’en demeure pas moins qu’à mon avis, nous allons plus vers un « choc des civilisations », théorie de Huntington, que vers une « Fin de l’Histoire »…
Collin : Pour ma part, je pense que le Brexit affaiblit considérablement la construction européenne de manière surtout symbolique. Il met avant tout fin à la croyance largement répandue d’une UE inéluctable. Comme l’a bien rappelé Natacha Polony, “si la globalisation relève de la fatalité, il n’y a rien à choisir. Il n’y a pas de liberté possible face à la nécessité. Mais alors sommes-nous encore en démocratie ?”. Le Brexit me semble une double victoire de la démocratie et de la nation, le tout au profit du peuple (cf. La fin de la « Fin de l »Histoire »). Les élites bruxelloises ont cru pouvoir faire sans celui-ci, devenant de ce fait antidémocratique. Le Brexit vient perturber durablement le plan de Bruxelles.
Nous assistons à la “révolte des élites”, annoncée par Christopher Lasch. Du phénomène Trump au succès de M5S en Italie, en passant par un FN premier parti de France, les partis prétendument “populistes” sont bien en vogue. Et c’est une bonne nouvelle : les peuples se réveillent et refusent radicalement le projet libéral-libertaire de la post-modernité.
Vaté : C’est là que l’on assiste à une étrange union entre les anti-libéraux de droite (comme toi) et les anti-libéraux de gauche, tendance Nuit debout. Il fallait la loi Travail pour mettre enfin Marine Le Pen et Clémentine Autain d’accord sur quelque chose ! Le problème est qu’à force de dire que « c’est une bonne nouvelle » que les populismes soient en vogue, tu commences à accréditer la thèse selon laquelle nous vivons « le retour des années 30 ». Et tu sembles l’applaudir…
Quant au peuple, il ne se « réveille » pas : le premier parti de France n’est pas le FN, mais l’abstention. Il se laisse porter, le peuple, par la soupe populiste que lui vendent les anti-élites. Nuit debout nous a été montré comme « un mouvement populaire » mais il représente quoi, pour le peuple ? La CGT, franchement, c’est peut-être 1 % de la population, et encore. Ils se battent au nom du peuple et parlent en son nom à tort et à travers. Les antilibéraux n’ont pas le monopole du « peuple ».
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Collin : Il faut perdre l’habitude de faire du peuple un mouton, un suiveur naïf, imbécile et mal formé. C’est au nom d’une telle conception de ce type que des frustrés du Brexit ont appelé à revoter, Alain Minc allant jusqu’à déclarer : “Ce référendum n’est pas la victoire des peuples sur les élites, mais des gens peu formés sur les gens éduqués”… Triste dédain du peuple. Avant de vouloir retirer le droit de vote au peuple, il me paraît plus urgent de repenser notre système éducatif, qui, censé former des citoyens éclairés, ne produit plus que des futurs consommateurs-producteurs, selon le schéma bien trop connu de l’homo oeconomicus.
Concernant le populisme, je te renvoie aux travaux de Vincent Coussedière, collaborateur àCauseur et auteur d’un remarquable Le Retour du peuple. Il y explique que le populisme est “le parti des conservateurs qui n’ont pas de partis”, qui surgit lorsque les politique se détournent de leur objet premier : le peuple. Ce “populisme du peuple” ne peut se comprendre dans le clivage gauche-droite actuel, les deux s’étant converties au libéralisme. “Social-libéral pour les uns, libéral-social pour les autres”, écrit Zemmour. Le populisme, explique Coussedière, cherche à réconcilier le peuple (abandonné par la gauche) et la nation (abandonnée par la droite).
Vaté : La remarque d’Alain Minc est malheureuse, en effet. Mais, quand tu dis que le système éducatif ne produit que des « futurs consommateurs-producteurs », ne fais-tu pas toi aussi du peuple un « suiveur naïf, imbécile et mal formé » ? Entre la gauche Macron et la droite Juppé, il y a je te le concède, assez peu de différence. Quant au système éducatif français, en voulant noyer les inégalités dans un relativisme généralisé, il trahit sa fonction originelle, qui était de donner à chacun la chance d’assimiler une culture riche. Nuit debout, je m’y attarde, incarne une sorte de synthèse entre Muray et Orwell : on « réenchante le débat », on « réinvente la démocratie », et, en bons disciples de feu Stéphane Hessel, on « s’indigne » tout son saoul, tous ensemble en chantant et en s’amusant gaîment. Et les médias s’émerveillent niaisement comme la parentèle au-dessus du berceau où le nouveau-né formule son premier babil. C’est une manière de détourner les yeux devant ce que contient ce mouvement de dangereux, en sus de globalement bête.
Collin : La déclaration de Minc est surtout symptomatique d’un système libéral qui se sent perdu et se radicalise, devenant même intolérant – le comble pour des libéraux ! Je pense qu’il faut revenir à l’intuition de Jean-Claude Michéa de l’unité du libéralisme pour comprendre le “malheur français” (Marcel Gauchet). La gauche, porteur du libéralisme sociétal, et la droite, promoteur du libéralisme économique, étaient vouées à converger. Cette proximité, comprise très tôt par Michel Foucault, a mené à la synthèse libérale-libertaire, caractéristique de nos élites post-modernes. Aujourd’hui, c’est ce système libéral-libertaire qui est contesté à sa gauche par Nuit Debout, mouvement anti-libéral, et, à droite, par les Veilleurs et Limite, mouvement anti-libertaire et écologiste intégral. De la même manière que, pour reprendre ta métaphore, je ne pense pas qu’il soit niais de s’émerveiller devant les premiers balbutiements d’un nouveau-né, ne sous-estimons pas le renouveau qu’incarnent des mouvements certes restreints mais radicalement nouveaux comme les Veilleurs ou Nuit Debout.
Vaté : J’ai de l’affection pour les Veilleurs, car ils n’ont à ma connaissance, jamais craché sur personne. Ce qui n’est pas le cas de Nuit debout. Et puis les Veilleurs ont montré leur tolérance et leur volonté d’entrer en contact avec Nuit debout, qui les a chassés avec violence. Je ne mettrais pas d’ailleurs les deux sur le même plan. On a d’un côté un réel groupe de réflexion, autour de l’humanité, du conservatisme, de l’écologie, des lecteurs, des penseurs comme la revue Limite. De l’autre côté, une prétendue « révolution » constituée d’une poignée de gens à peu près tous d’accord entre eux qui s’assoient en demi-cercle pour voter l’abolition du capital. « Nous ne venons pas en paix » a assené Lordon – qui « vaut bien un Althusser sur le plan des idées » assure Autain – pour justifier l’agression d’Alain Finkielkraut. Pour un mouvement « pacifique », cela devrait faire réfléchir… Donc je ne sous-estime pas du tout le potentiel de Nuit debout ; au contraire quand un mouvement qui se veut « politique » trouve des excuses et des prétextes à des violences sur des biens et des individus, j’y détecte un haut potentiel… de dangerosité.
Collin : Ne confonds pas dangerosité et radicalité. Au vu de la situation politique, économique, sociale et culturelle actuelle, il convient d’adopter un programme d’action radicalement différente, d’insuffler des idées neuves – mais pas nécessairement progressites ! Les Veilleurs comme Nuit Debout témoignent, je pense, de la soif d’engagement de la jeunesse française. Celle-là même qu’on dit désenchantée, droguée par le smartphone et la télévision, bonne à rien, se lève, s’engage, se pose des questions et, in fine, conteste le mortifère héritage libéral-libertaire de Mai-68. Du moins, je l’espère.
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Vaté : Nuit debout ne conteste pas mai 68 ! Il s’en réclame, au contraire, mais trahit totalement cet héritage puisque le soixante-huitisme, c’était l’échange, la discussion entre personnes en désaccord, un peu formés sur la question. Nuit debout, qui exalte le mélange et le partage, refuse l’altérité idéologique. Je suis d’accord pour insuffler des idées neuves, mais pas en ravivant les chimères marxistes, qui, rappelons-le, n’ont fonctionné ni en Chine, ni en URSS, ni à Cuba, ni en Corée du Nord, ni en Yougoslavie, etc. Alors que la France vit sous la menace constante et sans précédent d’un terrorisme islamiste qui a désigné l’Occident comme objet de leur barbarie, les extrême-gauchistes entrent en guerre contre l’État français, les forces de l’ordre et Myriam El Khomri. Le libéralisme se meurt ? Tant mieux, sembles-tu dire. Reste à savoir, désormais, si en sortant de la thèse de Fukuyama, c’est celle de Huntigton qui va se vérifier. La fin de la « la Fin de l’Histoire » qui déboucherait donc sur un « choc des civilisations »… Notre génération, devant l’avenir funeste qui se dresse, aurait des raisons d’être désenchantée.
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Le dernier livre d’Emilien Petit

Constantin a lu tous les livres d’Emilien Petit. Enfin, c’est ce qu’il pensait.

Alors qu’il s’arrête à Crux, accompagné de son épouse, dans une maison de la presse, il tombe sur un petit ouvrage qui porte le nom de son écrivain préféré. Il le dévore dans la soirée, et en profite pour rappeler son ancienne maîtresse, admirative de l’auteur elle aussi. Hélas, alors qu’il souhaite retrouver le livre, il semble l’avoir égaré. Introuvable.

Débute alors une sorte d’enquête littéraire au cours de laquelle Constantin souhaite remettre la main sur le mystérieux roman. Mais l’éditeur affirme qu’il n’a jamais fait parti du catalogue, les amis de l’auteur disent ne rien savoir et l’auteur lui-même nie l’existence de ce livre.

Entre fantasme et réalité, Comme neige, le premier roman de Colombe Boncenne, dresse avec humour et profondeur, le parcours de cet homme en quête de livre et de lui-même. Intelligent, érudit, curieux, il nous emmène avec lui et essaie de démêler le vrai du faux.

Colombe Boncenne est née en 1981.logo 68 premieres fois

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En attendant Bojangles

C’est indiscutablement LE roman de la rentrée de janvier.

Déluré et pétillant, il met en scène une famille improbable ivre de folie douce et de musique. Sa mère danse sur Mr. Bojangles, la chanson de Nina Simone, avec une foultitude d’invités dans leur vaste appartement coloré où déambule un grand oiseau exotique, Mademoiselle Superfétatoire. Son père suit la cadence des frasques de sa femme, et le fils, que l’on voit petit à petit grandir, relate avec humour et subtilité sa vie au sein de cette famille hors du commun.

Puis, un jour, tout dérape. La folie, rieuse et déjantée, franchit la limite. Le père et le fils trouveront pourtant la force de continuer pour maintenir leur vie d’avant.

Un roman d’une réelle profondeur, qui surprend par un style maîtrisé où se rencontrent douceur et humour, subtilité et étrangeté.

Lu dans le cadre des 68 premières fois, organisé par Charlotte du blog L’insatiable.

 

En attendant Bojangles, Olivier Bourdeault, Finitude, 2016.

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Bac: signe ta pétition d’abord!

La jeunesse, aussi, peut être un naufrage…

Article paru le 21 Juin 2016 sur le site de Causeur

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Qui a dit que les jeunes étaient incapables d’engagement ? Voilà une nouvelle qui devrait faire mentir les atrabilaires patentés qui se refusent à jeter sur la jeunesse le regard complaisant et fasciné qu’il est d’usage d’arborer. Derrière leurs écrans, ou à Nuit debout, les jeunes révolutionnent les voies démocratiques – nous dit-on. Par-delà la caricature de la jeunesse mort-née et apathique, se dégage une écume d’éternels rebelles scandalisés, folâtrement amusés par leur propre indignation. Et ils trouvent dans la pétition le moyen de satisfaire leur besoin de revendication.

Gare aux penseurs aigris qui croient que le baccalauréat n’a plus de valeur et qu’on se contente de le donner aux élèves en « phase » terminale : il est difficile, aujourd’hui, au point que pour l’anglais, plusieurs milliers d’entre eux ont demandé le retrait d’un texte jugé trop complexe. Apparemment, les rédacteurs de l’épreuve d’anglais n’ont pas retenu la leçon de l’an dernier. Ces adultes, hélas, n’écoutent donc rien et n’en font qu’à leur tête : ils s’obstinent ! Alors que déjà lors de la session 2015, des élèves avaient réclamé l’annulation de la question M qui comportait le verbe « to cope with », l’Éducation nationale a récidivé. « Où la scène se passe-t-elle ? », ont-ils osé demander. Précisons que le texte comportait l’indication Manhattan et que les élèves devaient donc déduire qu’il était question de New York. Cela valait bien une pétition.

Parfaitement « intraitable » !

La question requérait donc une culture assez large pour savoir que Manhattan est à New York ; et comme l’un des élèves le souligne dans un commentaire, cela demandait « des connaissances que nous ne possédons pas tous, même si cela paraissait évident. » Et puis on sent que le ton des pétitionnaires a pris en grade. Cette année, le texte de la supplique se limite à une phrase laconique : « Suite à la difficulté de la compréhension du texte A nous voulons une modification du barème » sonne comme une exigence pure et simple. On a dépassé le stade des revendications alambiquées de l’an passé, consternant monceau d’arrogance (« Nous demandons à rencontrer la ministre »), voire d’insolence (« Il est inadmissible de proposer des questions incompréhensibles ») et d’immaturité (« Nous demandons des points bonus » !). Percluse de fautes d’orthographe qui avaient beaucoup amusé les observateurs, la pétition de 2015 faisait état d’une question « intraitable » (le terme est impropre, mais passons…) et évoquait des « externalités négatives » sur le reste de la copie.

Quant au sujet de français des élèves de première, il y eut moins de grabuge que l’an dernier. Laurent Gaudé avait essuyé les foudres de certains élèves qui avaient peiné à commenter un extrait de son livre Le Tigre bleu de l’Euphrate, où l’on ne savait plus s’il s’agissait de l’animal ou du fleuve, ou des deux. Devant la virulence de la polémique, Actes sud avait publié un communiqué : « L’auteur joue sur l’homonymie entre le fleuve et l’animal pour enrichir la résonance de son texte. » Cette année, Dieu merci, nous autres L avons été pacifiques, car nous ne sommes pas passés loin de l’émeute : une coquille concernant la date de naissance de Jean Cocteau émaillait l’intitulé du sujet.

L’écrivaine Anatole France…

Quant au sujet des ES et S, il s’agissait d’un groupement d’oraisons funèbres, dont celle d’Anatole France qu’une partie non négligeable a pris pour une femme. Il y eut même des professeur-e-s (comme il convient de l’écrire si l’on préfère éviter le procès en sexisme) pour se féliciter de cette petite erreur, innocente, parce que cela mettait en exergue l’absence des écrivaines dans les sujets ! De « grands écrivains » écrivant pour la mort de « grands écrivains », ont ironisé certains pour signifier que la littérature patrimoniale est, en somme, un royaume de vieilleries, bien rances, bien pompeuses et bien mortes. Être un écrivain mort est aujourd’hui une tare.

Le discours, prononcé à la mort d’Émile Zola, commençait par « Messieurs » et il était question de « mâles louanges ». Voilà qui suffit pour incendier la poudrière féministe et relancer la critique sur la représentation des femmes dans les épreuves. Et là, en plus, vous avez pris des misogynes qui disent « Messieurs » au lieu de « Mesdames, Messieurs » ! On n’a pas idée. Et pourquoi pas demander à nos élèves de plancher aussi sur A mademoiselle, le poème de cet obscur machiste – qu’il faut être assurément pour employer un pareil mot –, Alfred de Musset (et qui, soit dit en passant, est mort lui aussi) ?

En 2017, je passerai le baccalauréat d’anglais : et je trépigne déjà d’impatience à l’idée de découvrir quelle sera l’impardonnable faute dont le système m’aura lésé – en espérant, que cette fois-ci, ils auront compris la leçon, on ne va pas rédiger des pétitions tous les ans, non plus !

Finissons cependant sur une note positive : cette énième et dérisoire pétition montre tout de même que la France n’est pas totalement envahie par la culture américaine, puisqu’il est encore des candidats au baccalauréat qui ne savent pas que Manhattan est à New York – et qui sont prêts à rédiger une pétition pour s’en enorgueillir…

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Atelier d’écriture 12 – Tout est chaos 5

Atelier d’écriture organisé par http://www.bricabook.fr à partir d’une photo de Valentin Héquet.

atelier ecriture12

Le vieux parquet craquait sous les pas. Une âcre odeur de remugle pénétrait les poumons à chaque respiration. On ouvrirait le vasistas. Il demeurait fermé depuis très longtemps, si l’on en croit les toiles d’araignées qui encerclaient l’ouverture.

Le silence troublait, marquait de son mystère l’ambiance de la pièce, se brisait par fois par les bruits indistincts et cadencés de quelque insecte en la cloison. Le jour parvenait, fragile et triste, aveuglant et agressif, d’un agaçante dolence, atteignait le sol, faisait briller la poussière en suspension.

Sur le sol, des feuillets. Leur lecture est reportée à plus tard. Ils sont abîmés, datés; humides. L’encre demeure presque intacte, d’une écriture enlevée, rapide. Encore lisible, pour partie.

Il passa sa manche sur la chaise empoussiérée et s’assit un instant.

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