Fernand Iveton : pour l’exemple

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Article paru dans la revue Zone critique le 13 septembre 2016.

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Fernand Iveton a l’intention de poser une bombe dans un coin désaffecté de son usine. Il ne veut pas faire de morts, seulement des dégâts matériels pour marquer les esprits, militer en faveur de la cause algérienne. Européen communiste, mais se considérant comme pleinement algérien, il souhaite se solidariser avec les Algériens, victimes, selon lui, d’une colonisation injuste et inacceptable. Livré aux autorités par un de ses collègues, il ne pourra mener son entreprise jusqu’à la fin. Seulement coupable d’une intention de dégradation, il sera décapité par l’Etat français le 11 février 1957.

De cette histoire vraie, Joseph Andras tire ce premier roman De nos frères blessés, pour demander réparation à l’Histoire. Une manière de réhabiliter la mémoire de cet activiste, condamné pour l’exemple à une peine disproportionnée au regard des faits qui lui sont reprochés.

Le roman retrace donc le procès, l’exécution, la torture, les moments d’emprisonnement, sa rencontre avec ses avocats – mais propose aussi de nombreux retours en arrière où l’on découvre sa rencontre avec Hélène son épouse, ses moments d’enfance, d’adolescence, son amour pour son pays l’Algérie.

Héros ou terroriste ?

De cette ombre dérangeante de la récente histoire de France – dont on soupçonne par ailleurs qu’elle ait poussé Mitterrand à abolir, une fois président, la peine de mort, pour soulager sa mauvaise conscience – le romancier tire une histoire pleinement engagée, où coexistent violence et douceur, moments de vies et moments de morts, délicatesse et fureur. Et qui, en cent quarante pages, dénude l’âme et les chagrins d’un homme qui paiera de sa vie son engagement de jeunesse.

Il y a, comme de rien, des images sublimes qui se découpent : “Soleil en tessons brisés. Brûle la capitale par coupes franches”, nanties d’intenses moments de drame : “la violence aveugle, celle qui frappe les têtes et les ventres au hasard, corps déchiquetés aux aléas, coups de dés, la sordide loterie quelque part dans une rue, un café ou un autobus”.

Le lecteur sent bien que l’on a pris soin de ne pas le réduire ni à sa stricte dignité de héros, ni à sa condition de condamné à mort.

On y découvre aussi de terribles questionnements auquel est confronté le malheureux captif. Le roman nous plonge dans les soubresauts de la conscience de Fernand Iveton : “De quelles matières sont donc faits les héros, se demande-t-il, attaché au banc, la tête en arrière ? De quelles peaux, de quels os, carcasses, tendons, nerfs, étoffes, de quelles viandes, de quelles âmes sont-ils fichus, ceux-là ? Pardonnez, les camarades…” Iveton s’en veut, car il sent qu’il a failli à sa mission, il ne se sent pas à la hauteur. Héros ou terroriste ? Honorable sacrifice d’un homme pour ses idéaux ou chute d’un paria, mort d’un misérable traître à l’Etat français ? Il ne comprend pas, par quel déplorable coup du destin, il se trouve contraint d’être jeté en pâture à la foule, de quitter sa femme, ses amis, le fils de son épouse qu’il a toujours considéré comme son propre fils, ses parents – sa vie.

Apparaît petit à petit un Fernand Iveton traversé par une symbiose de sentiments et d’émotions variés. Le lecteur sent bien que l’on a pris soin de ne pas le réduire ni à sa stricte dignité de héros, ni à sa condition de condamné à mort. Le très discret Joseph Andras, qui a décliné pour ce livre le prix Goncourt du premier roman, a veillé, au contraire, à lui rendre sa qualité d’être humain, dans toute sa beauté et sa complexité, dans ses imperfections sublimes, son infinie grandeur et sa dérisoire petitesse.

De manière poignante, Andras laisse à travers ce premier roman d’une incroyable justesse, percevoir une réelle sensibilité portée par une plume musicale, lyrique, emportée et délicieusement incarnée qui permet, dans ce roman très maîtrisé, de réhabiliter, un demi-siècle après sa décapitation, la mémoire d’un homme puni pour l’exemple.

  • De nos frères blessés, Joseph Andras, Actes Sud, 144 p., 17 euros, mai 2016.

 

 

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L’amour à l’heure moderne

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PHILIPPE BIANCOTTO/SDP

Julie Estève, trente-sept ans, a fait paraître Moro-sphinx, son premier roman, chez Stock il y a quelques mois. Elle y raconte la vie de Lola, trentenaire désabusée, vérit
able « serial-loveuse » qui a pour rituel de couper un ongle de chacun de ses amants, qu’elle conserve en trophée. Entretien.

 

grand-64642-moro-sphinxComment écrivez-vous ? Papier ou ordinateur ?

Un ordinateur avec sous la main un cahier à spirales.

Quel héros de roman auriez-vous aimé être ?

J’aime tous les paumés, les désaxés, les solitaires, les fous, les en miettes et les en crise de la littérature mais je n’aimerais être aucun d’entre eux.

Le mot préféré d’Amélie Nothomb est « pneu ». Quel est votre mot préféré ?

Les mots qui rendent les phrases implacables, définitives.

D’ailleurs, à propos de Nothomb, que pensez-vous de cette citation : « Il n’y a pas d’échec amoureux. C’est une contradiction dans les termes. Éprouver l’amour est déjà un tel triomphe que l’on pourrait se demander pourquoi l’on veut davantage. » ?

Dans ce « davantage », il y a tout le problème de l’amour, il y a les mots « toujours » et « encore » qui bataillent avec le mot « fin ».

A votre avis, Lola est-elle une nymphomane dont les tribulations relèvent de la psychiatrie, ou alors est-elle une femme blessée qui cacherait sa vulnérabilité par son besoin de séduire et de conquérir ?

Lola est une petite fille perdue, une amazone contemporaine à la marge, border line, en pleine déréliction qui essaye de survivre, d’oublier des deuils impossibles. Le sexe a pour elle une fonction de décharge, comme l’alcool, qui lui permet de court-circuiter et d’évacuer un temps sa souffrance, ses angoisses. Le sexe, c’est l’oubli. Voilà, l’érotisme lui permet de disparaître. C’est un personnage constamment confronté à des formes de duels, entre son corps et son crâne, le vide et le plein, l’oubli et la mémoire, le laid et le beau, la folie et la raison, la pulsion de vie et la pulsion de mort.

Croyez-vous au « grand amour » ?

A l’intérieur de mes croyances, il n’y a pas de petit amour.

Pensez-vous que le romantisme soit définitivement mort ? Que la libération sexuelle ait substitué le charnel au sentimental ?

Qu’entendez-vous réellement par romantisme ? Le romantisme n’est pas la passion amoureuse, c’est l’agonie amoureuse, c’est l’expression d’un malaise. Le romantisme se nourrit des inquiétudes du monde et du moi.

Est-ce que la libération sexuelle a substitué le charnel au sentimental ? Mon personnage est plongé dans un romantisme radical, à perpétuité. Il est excessif, ses sentiments sont exacerbés. Lola est dans une impossibilité d’aimer, elle fabrique sa solitude. Elle cherche en vain un amour insensé, presque sacré, pur, et va éponger sa défaite dans la chair.

Mon personnage est plongé dans un romantisme radical, à perpétuité. Il est excessif, ses sentiments sont exacerbés. Lola est dans une impossibilité d’aimer, elle fabrique sa solitude.

Que vous évoque la phrase de Stendhal : « S’il entre un grain de passion dans le cœur, il entre un grain de fiasco possible » ?

Absolument ! Mais il y a du panache dans le mot fiasco. On dit c’est un « véritable » fiasco, c’est un fiasco « complet ». Pour atteindre le fiasco, il faut du cran, prendre tous les risques, viser haut. Le fiasco, c’est l’apothéose du bide, du flop, de la veste. Il y a une forme de grâce là-dedans.

Pour finir, en quelques mots, pouvez-vous me parler du dernier livre que vous ayez lu ?

Je viens de terminer La Succession de Jean-Paul Dubois, un livre dans lequel le désespoir a un charme fou.

  • Moro-sphinx, Julie Estève, Stock, 184 pages, 18 euros, avril 2016

 

Entretien paru dans Zone critique le 10 septembre 2016.

Génération désenchantée ?

Elie Collin a publié hier sur son site Le Prisme notre échange intitulé « Génération désenchantée ? », où nous exposons nos points de vue sur l’actualité des derniers mois. Voici donc notre dialogue.
Elie Collin : Des études controversées ont établi que les jeunes Britanniques auraient voté à 65% environ contre le Brexit. Aujourd’hui comme hier, on nous refait la fable de la jeunesse optimiste et donc forcément europhile (Après tout, la construction européenne, c’est l’avenir, non ?) L’État-nation est surannée. Ce sont des phrases que j’entends souvent lorsque je discute avec des amis.
Du haut de mes 17 ans, et avec ma faible expérience, j’ose objecter naïvement : et après qu’aurons-nous ? La “Fin de l’Histoire”, me répondent-ils, à savoir l’extension du nouveau triptyque sacré : le système capitaliste, la démocratie libérale et la religion des Droits de l’Homme.
J’ai beau n’avoir d’autre diplôme en poche que le bac, je ne peux m’incliner devant une telle supercherie. Les nationalismes nous ont conduit à la guerre, la fin des nations doit nous en éloigner ? Mes cours d’histoire m’ont appris que l’Histoire n’est pas aussi simple. Je ne marche pas.
Lyvann Vaté : Le plus amusant est que ce sont les jeunes qui ont préféré le statu quo, et les plus âgés qui ont choisi l’aventure ! J’ai peu à dire sur le départ du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Le choix des britanniques de quitter ce système est un choix respectable. Mais à mon avis, ils se sont trompés de cible : hors de l’UE, ils continueront de connaître la loi des marchés financier et du capitalisme. Sortir de l’Union n’est pas sortir de la planète Terre ! Cela dit, ne nous mentons pas : la présence de cette île au sein de l’UE a toujours été assez artificielle. A l’inverse, la France est un des piliers de l’UE : ses pères Monnet et Schuman étaient Français et, géographiquement, notre pays occupe une place centrale. C’est une Française – Simone Veil – qui fut la première présidente du Parlement européen. On n’imagine pas une UE sans France : j’ai du mal à croire à un Frexit. Ce qui ne veut pas dire que l’Europe va bien. Le regretté Michel Rocard a lui-même reconnu : « L’Europe est en train de mourir ».
On peut combattre la « fin de l’Histoire », la théorie de Francis Fukuyama selon laquelle suite à la chute du Mur nous vivrions une époque émolliente, calmée par un libéralisme universel. En reconnaissant que l’ultralibéralisme règne, tu lui donnes même raison. Il n’en demeure pas moins qu’à mon avis, nous allons plus vers un « choc des civilisations », théorie de Huntington, que vers une « Fin de l’Histoire »…
Collin : Pour ma part, je pense que le Brexit affaiblit considérablement la construction européenne de manière surtout symbolique. Il met avant tout fin à la croyance largement répandue d’une UE inéluctable. Comme l’a bien rappelé Natacha Polony, “si la globalisation relève de la fatalité, il n’y a rien à choisir. Il n’y a pas de liberté possible face à la nécessité. Mais alors sommes-nous encore en démocratie ?”. Le Brexit me semble une double victoire de la démocratie et de la nation, le tout au profit du peuple (cf. La fin de la « Fin de l »Histoire »). Les élites bruxelloises ont cru pouvoir faire sans celui-ci, devenant de ce fait antidémocratique. Le Brexit vient perturber durablement le plan de Bruxelles.
Nous assistons à la “révolte des élites”, annoncée par Christopher Lasch. Du phénomène Trump au succès de M5S en Italie, en passant par un FN premier parti de France, les partis prétendument “populistes” sont bien en vogue. Et c’est une bonne nouvelle : les peuples se réveillent et refusent radicalement le projet libéral-libertaire de la post-modernité.
Vaté : C’est là que l’on assiste à une étrange union entre les anti-libéraux de droite (comme toi) et les anti-libéraux de gauche, tendance Nuit debout. Il fallait la loi Travail pour mettre enfin Marine Le Pen et Clémentine Autain d’accord sur quelque chose ! Le problème est qu’à force de dire que « c’est une bonne nouvelle » que les populismes soient en vogue, tu commences à accréditer la thèse selon laquelle nous vivons « le retour des années 30 ». Et tu sembles l’applaudir…
Quant au peuple, il ne se « réveille » pas : le premier parti de France n’est pas le FN, mais l’abstention. Il se laisse porter, le peuple, par la soupe populiste que lui vendent les anti-élites. Nuit debout nous a été montré comme « un mouvement populaire » mais il représente quoi, pour le peuple ? La CGT, franchement, c’est peut-être 1 % de la population, et encore. Ils se battent au nom du peuple et parlent en son nom à tort et à travers. Les antilibéraux n’ont pas le monopole du « peuple ».
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Collin : Il faut perdre l’habitude de faire du peuple un mouton, un suiveur naïf, imbécile et mal formé. C’est au nom d’une telle conception de ce type que des frustrés du Brexit ont appelé à revoter, Alain Minc allant jusqu’à déclarer : “Ce référendum n’est pas la victoire des peuples sur les élites, mais des gens peu formés sur les gens éduqués”… Triste dédain du peuple. Avant de vouloir retirer le droit de vote au peuple, il me paraît plus urgent de repenser notre système éducatif, qui, censé former des citoyens éclairés, ne produit plus que des futurs consommateurs-producteurs, selon le schéma bien trop connu de l’homo oeconomicus.
Concernant le populisme, je te renvoie aux travaux de Vincent Coussedière, collaborateur àCauseur et auteur d’un remarquable Le Retour du peuple. Il y explique que le populisme est “le parti des conservateurs qui n’ont pas de partis”, qui surgit lorsque les politique se détournent de leur objet premier : le peuple. Ce “populisme du peuple” ne peut se comprendre dans le clivage gauche-droite actuel, les deux s’étant converties au libéralisme. “Social-libéral pour les uns, libéral-social pour les autres”, écrit Zemmour. Le populisme, explique Coussedière, cherche à réconcilier le peuple (abandonné par la gauche) et la nation (abandonnée par la droite).
Vaté : La remarque d’Alain Minc est malheureuse, en effet. Mais, quand tu dis que le système éducatif ne produit que des « futurs consommateurs-producteurs », ne fais-tu pas toi aussi du peuple un « suiveur naïf, imbécile et mal formé » ? Entre la gauche Macron et la droite Juppé, il y a je te le concède, assez peu de différence. Quant au système éducatif français, en voulant noyer les inégalités dans un relativisme généralisé, il trahit sa fonction originelle, qui était de donner à chacun la chance d’assimiler une culture riche. Nuit debout, je m’y attarde, incarne une sorte de synthèse entre Muray et Orwell : on « réenchante le débat », on « réinvente la démocratie », et, en bons disciples de feu Stéphane Hessel, on « s’indigne » tout son saoul, tous ensemble en chantant et en s’amusant gaîment. Et les médias s’émerveillent niaisement comme la parentèle au-dessus du berceau où le nouveau-né formule son premier babil. C’est une manière de détourner les yeux devant ce que contient ce mouvement de dangereux, en sus de globalement bête.
Collin : La déclaration de Minc est surtout symptomatique d’un système libéral qui se sent perdu et se radicalise, devenant même intolérant – le comble pour des libéraux ! Je pense qu’il faut revenir à l’intuition de Jean-Claude Michéa de l’unité du libéralisme pour comprendre le “malheur français” (Marcel Gauchet). La gauche, porteur du libéralisme sociétal, et la droite, promoteur du libéralisme économique, étaient vouées à converger. Cette proximité, comprise très tôt par Michel Foucault, a mené à la synthèse libérale-libertaire, caractéristique de nos élites post-modernes. Aujourd’hui, c’est ce système libéral-libertaire qui est contesté à sa gauche par Nuit Debout, mouvement anti-libéral, et, à droite, par les Veilleurs et Limite, mouvement anti-libertaire et écologiste intégral. De la même manière que, pour reprendre ta métaphore, je ne pense pas qu’il soit niais de s’émerveiller devant les premiers balbutiements d’un nouveau-né, ne sous-estimons pas le renouveau qu’incarnent des mouvements certes restreints mais radicalement nouveaux comme les Veilleurs ou Nuit Debout.
Vaté : J’ai de l’affection pour les Veilleurs, car ils n’ont à ma connaissance, jamais craché sur personne. Ce qui n’est pas le cas de Nuit debout. Et puis les Veilleurs ont montré leur tolérance et leur volonté d’entrer en contact avec Nuit debout, qui les a chassés avec violence. Je ne mettrais pas d’ailleurs les deux sur le même plan. On a d’un côté un réel groupe de réflexion, autour de l’humanité, du conservatisme, de l’écologie, des lecteurs, des penseurs comme la revue Limite. De l’autre côté, une prétendue « révolution » constituée d’une poignée de gens à peu près tous d’accord entre eux qui s’assoient en demi-cercle pour voter l’abolition du capital. « Nous ne venons pas en paix » a assené Lordon – qui « vaut bien un Althusser sur le plan des idées » assure Autain – pour justifier l’agression d’Alain Finkielkraut. Pour un mouvement « pacifique », cela devrait faire réfléchir… Donc je ne sous-estime pas du tout le potentiel de Nuit debout ; au contraire quand un mouvement qui se veut « politique » trouve des excuses et des prétextes à des violences sur des biens et des individus, j’y détecte un haut potentiel… de dangerosité.
Collin : Ne confonds pas dangerosité et radicalité. Au vu de la situation politique, économique, sociale et culturelle actuelle, il convient d’adopter un programme d’action radicalement différente, d’insuffler des idées neuves – mais pas nécessairement progressites ! Les Veilleurs comme Nuit Debout témoignent, je pense, de la soif d’engagement de la jeunesse française. Celle-là même qu’on dit désenchantée, droguée par le smartphone et la télévision, bonne à rien, se lève, s’engage, se pose des questions et, in fine, conteste le mortifère héritage libéral-libertaire de Mai-68. Du moins, je l’espère.
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Vaté : Nuit debout ne conteste pas mai 68 ! Il s’en réclame, au contraire, mais trahit totalement cet héritage puisque le soixante-huitisme, c’était l’échange, la discussion entre personnes en désaccord, un peu formés sur la question. Nuit debout, qui exalte le mélange et le partage, refuse l’altérité idéologique. Je suis d’accord pour insuffler des idées neuves, mais pas en ravivant les chimères marxistes, qui, rappelons-le, n’ont fonctionné ni en Chine, ni en URSS, ni à Cuba, ni en Corée du Nord, ni en Yougoslavie, etc. Alors que la France vit sous la menace constante et sans précédent d’un terrorisme islamiste qui a désigné l’Occident comme objet de leur barbarie, les extrême-gauchistes entrent en guerre contre l’État français, les forces de l’ordre et Myriam El Khomri. Le libéralisme se meurt ? Tant mieux, sembles-tu dire. Reste à savoir, désormais, si en sortant de la thèse de Fukuyama, c’est celle de Huntigton qui va se vérifier. La fin de la « la Fin de l’Histoire » qui déboucherait donc sur un « choc des civilisations »… Notre génération, devant l’avenir funeste qui se dresse, aurait des raisons d’être désenchantée.

Le dernier livre d’Emilien Petit

Constantin a lu tous les livres d’Emilien Petit. Enfin, c’est ce qu’il pensait.

Alors qu’il s’arrête à Crux, accompagné de son épouse, dans une maison de la presse, il tombe sur un petit ouvrage qui porte le nom de son écrivain préféré. Il le dévore dans la soirée, et en profite pour rappeler son ancienne maîtresse, admirative de l’auteur elle aussi. Hélas, alors qu’il souhaite retrouver le livre, il semble l’avoir égaré. Introuvable.

Débute alors une sorte d’enquête littéraire au cours de laquelle Constantin souhaite remettre la main sur le mystérieux roman. Mais l’éditeur affirme qu’il n’a jamais fait parti du catalogue, les amis de l’auteur disent ne rien savoir et l’auteur lui-même nie l’existence de ce livre.

Entre fantasme et réalité, Comme neige, le premier roman de Colombe Boncenne, dresse avec humour et profondeur, le parcours de cet homme en quête de livre et de lui-même. Intelligent, érudit, curieux, il nous emmène avec lui et essaie de démêler le vrai du faux.

Colombe Boncenne est née en 1981.logo 68 premieres fois

En attendant Bojangles

C’est indiscutablement LE roman de la rentrée de janvier.

Déluré et pétillant, il met en scène une famille improbable ivre de folie douce et de musique. Sa mère danse sur Mr. Bojangles, la chanson de Nina Simone, avec une foultitude d’invités dans leur vaste appartement coloré où déambule un grand oiseau exotique, Mademoiselle Superfétatoire. Son père suit la cadence des frasques de sa femme, et le fils, que l’on voit petit à petit grandir, relate avec humour et subtilité sa vie au sein de cette famille hors du commun.

Puis, un jour, tout dérape. La folie, rieuse et déjantée, franchit la limite. Le père et le fils trouveront pourtant la force de continuer pour maintenir leur vie d’avant.

Un roman d’une réelle profondeur, qui surprend par un style maîtrisé où se rencontrent douceur et humour, subtilité et étrangeté.

Lu dans le cadre des 68 premières fois, organisé par Charlotte du blog L’insatiable.

 

En attendant Bojangles, Olivier Bourdeault, Finitude, 2016.

Bac: signe ta pétition d’abord!

La jeunesse, aussi, peut être un naufrage…

Article paru le 21 Juin 2016 sur le site de Causeur

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Qui a dit que les jeunes étaient incapables d’engagement ? Voilà une nouvelle qui devrait faire mentir les atrabilaires patentés qui se refusent à jeter sur la jeunesse le regard complaisant et fasciné qu’il est d’usage d’arborer. Derrière leurs écrans, ou à Nuit debout, les jeunes révolutionnent les voies démocratiques – nous dit-on. Par-delà la caricature de la jeunesse mort-née et apathique, se dégage une écume d’éternels rebelles scandalisés, folâtrement amusés par leur propre indignation. Et ils trouvent dans la pétition le moyen de satisfaire leur besoin de revendication.

Gare aux penseurs aigris qui croient que le baccalauréat n’a plus de valeur et qu’on se contente de le donner aux élèves en « phase » terminale : il est difficile, aujourd’hui, au point que pour l’anglais, plusieurs milliers d’entre eux ont demandé le retrait d’un texte jugé trop complexe. Apparemment, les rédacteurs de l’épreuve d’anglais n’ont pas retenu la leçon de l’an dernier. Ces adultes, hélas, n’écoutent donc rien et n’en font qu’à leur tête : ils s’obstinent ! Alors que déjà lors de la session 2015, des élèves avaient réclamé l’annulation de la question M qui comportait le verbe « to cope with », l’Éducation nationale a récidivé. « Où la scène se passe-t-elle ? », ont-ils osé demander. Précisons que le texte comportait l’indication Manhattan et que les élèves devaient donc déduire qu’il était question de New York. Cela valait bien une pétition.

Parfaitement « intraitable » !

La question requérait donc une culture assez large pour savoir que Manhattan est à New York ; et comme l’un des élèves le souligne dans un commentaire, cela demandait « des connaissances que nous ne possédons pas tous, même si cela paraissait évident. » Et puis on sent que le ton des pétitionnaires a pris en grade. Cette année, le texte de la supplique se limite à une phrase laconique : « Suite à la difficulté de la compréhension du texte A nous voulons une modification du barème » sonne comme une exigence pure et simple. On a dépassé le stade des revendications alambiquées de l’an passé, consternant monceau d’arrogance (« Nous demandons à rencontrer la ministre »), voire d’insolence (« Il est inadmissible de proposer des questions incompréhensibles ») et d’immaturité (« Nous demandons des points bonus » !). Percluse de fautes d’orthographe qui avaient beaucoup amusé les observateurs, la pétition de 2015 faisait état d’une question « intraitable » (le terme est impropre, mais passons…) et évoquait des « externalités négatives » sur le reste de la copie.

Quant au sujet de français des élèves de première, il y eut moins de grabuge que l’an dernier. Laurent Gaudé avait essuyé les foudres de certains élèves qui avaient peiné à commenter un extrait de son livre Le Tigre bleu de l’Euphrate, où l’on ne savait plus s’il s’agissait de l’animal ou du fleuve, ou des deux. Devant la virulence de la polémique, Actes sud avait publié un communiqué : « L’auteur joue sur l’homonymie entre le fleuve et l’animal pour enrichir la résonance de son texte. » Cette année, Dieu merci, nous autres L avons été pacifiques, car nous ne sommes pas passés loin de l’émeute : une coquille concernant la date de naissance de Jean Cocteau émaillait l’intitulé du sujet.

L’écrivaine Anatole France…

Quant au sujet des ES et S, il s’agissait d’un groupement d’oraisons funèbres, dont celle d’Anatole France qu’une partie non négligeable a pris pour une femme. Il y eut même des professeur-e-s (comme il convient de l’écrire si l’on préfère éviter le procès en sexisme) pour se féliciter de cette petite erreur, innocente, parce que cela mettait en exergue l’absence des écrivaines dans les sujets ! De « grands écrivains » écrivant pour la mort de « grands écrivains », ont ironisé certains pour signifier que la littérature patrimoniale est, en somme, un royaume de vieilleries, bien rances, bien pompeuses et bien mortes. Être un écrivain mort est aujourd’hui une tare.

Le discours, prononcé à la mort d’Émile Zola, commençait par « Messieurs » et il était question de « mâles louanges ». Voilà qui suffit pour incendier la poudrière féministe et relancer la critique sur la représentation des femmes dans les épreuves. Et là, en plus, vous avez pris des misogynes qui disent « Messieurs » au lieu de « Mesdames, Messieurs » ! On n’a pas idée. Et pourquoi pas demander à nos élèves de plancher aussi sur A mademoiselle, le poème de cet obscur machiste – qu’il faut être assurément pour employer un pareil mot –, Alfred de Musset (et qui, soit dit en passant, est mort lui aussi) ?

En 2017, je passerai le baccalauréat d’anglais : et je trépigne déjà d’impatience à l’idée de découvrir quelle sera l’impardonnable faute dont le système m’aura lésé – en espérant, que cette fois-ci, ils auront compris la leçon, on ne va pas rédiger des pétitions tous les ans, non plus !

Finissons cependant sur une note positive : cette énième et dérisoire pétition montre tout de même que la France n’est pas totalement envahie par la culture américaine, puisqu’il est encore des candidats au baccalauréat qui ne savent pas que Manhattan est à New York – et qui sont prêts à rédiger une pétition pour s’en enorgueillir…

Atelier d’écriture 12 – Tout est chaos 5

Atelier d’écriture organisé par http://www.bricabook.fr à partir d’une photo de Valentin Héquet.

atelier ecriture12

Le vieux parquet craquait sous les pas. Une âcre odeur de remugle pénétrait les poumons à chaque respiration. On ouvrirait le vasistas. Il demeurait fermé depuis très longtemps, si l’on en croit les toiles d’araignées qui encerclaient l’ouverture.

Le silence troublait, marquait de son mystère l’ambiance de la pièce, se brisait par fois par les bruits indistincts et cadencés de quelque insecte en la cloison. Le jour parvenait, fragile et triste, aveuglant et agressif, d’un agaçante dolence, atteignait le sol, faisait briller la poussière en suspension.

Sur le sol, des feuillets. Leur lecture est reportée à plus tard. Ils sont abîmés, datés; humides. L’encre demeure presque intacte, d’une écriture enlevée, rapide. Encore lisible, pour partie.

Il passa sa manche sur la chaise empoussiérée et s’assit un instant.

Bianca : bonjour tristesse

 

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Loulou Robert

 

On tenait ici de quoi faire la révélation médiatique de la rentrée d’hiver : une très jeune auteure, fille de, et déjà célèbre.

A 22 ans, Loulou Robert, fille du journaliste d’investigation Denis Robert, poursuit une carrière internationale dans le mannequinat et signe ici son premier roman Bianca. C’est pour certains la résurrection de Françoise Sagan. Publiée à 18 ans chez Julliard, elle racontait dans Bonjour tristesse l’histoire des amours libérées d’une lycéenne. En 2016, Loulou Robert fait parler une adolescente internée en hôpital psychiatrique après une tentative de suicide. On suit alors ses amours, ses hésitations, son mal-être, et petit à petit, sa reconstruction.

Hélas, le style passe trop souvent de la simplicité au simplisme : les négations sautent, les « il y a » pullulent, les « putain merde » ponctuent à peu près une page sur deux. Un style très oral, en vérité, qui tourne très vite à la caricature.

Une plume assez prometteuse, une petite musique, touchante et amusante, pourtant, qui se met parfois en place. Bianca est un roman-cliché écrit sans grande finesse mais avec une innocence brute, avec un certain sens de la formule qui accroche le lecteur, une gravité souriante. Un goût d’inachevé, de mal ficelé, qu’on pourrait mettre sur le compte de la jeunesse, de la précipitation.

Loulou Robert, 22 ans, est mannequin international. Elle signe ici son premier livre.

68 premières fois – 2ème édition

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« Mon corps s’est souvenu sans moi »

Article paru dans Zone critique le 9 mai 2016

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La publication en mars 2016 d’une biographie de la peintre allemande Paula Modersohn-Becker, (Être ici est une splendeur, POL), amie de Rilke, et morte en couche à trente-et-un ans en 1907, et d’une nouvelle traduction du chef d’œuvre féministe de Virginia Woolf Un lieu à soi (Denoël), est l’occasion de revenir sur un thème incessamment repris dans l’œuvre de Marie Darrieussecq : la place de la femme, et plus particulièrement la mère.

x510_9782818039069_1_75.jpg.pagespeed.ic.2MaGsnaGlbPuisant dans la littérature kafkaïenne – il est difficile d’ignorer les liens entre La Métamorphose de Kafka etTruismes – ou la littérature antique, comme Ovide (par ailleurs lui-même auteur de Métamorphoses) dont elle a traduit les Tristes et les Pontiques, Marie Darrieussecq a pris peu à peu une place prépondérante dans la vie littéraire française. Un jour, celle qui est aussi psychanalyste reçoit une invitation pour un colloque portant sur la maternité. Un tableau de 1907 montrant une maternité allongée, douce, alanguie, attire son attention. Elle s’intéresse alors à celle qui l’a peint : Paula Modersohn-Becker, peintre célébrissime en Allemagne mais inconnue en France.

La confusion des limites

Son premier roman Truismes fut autant un succès qu’un scandale international. Ce premier roman, traduit dans une quarantaine de langues, propulse la jeune Marie Darrieussecq au devant de la scène médiatique et la place au centre des attentions. Ce roman narre, comme le laisse sous-entendre le titre, la transformation d’une femme en truie. Bref, incisif, parfois violent, profondément cynique et d’une simplicité apparente, le style nous renvoie dans l’esprit de cette femme simplette, insensible aux modifications de plus en plus flagrantes de son apparence physique.

Se dessine déjà dans son premier roman, ponctué d’appels acerbes au droit à l’avortement et au respect du corps féminin, la singulière approche de la maternité qui se confirmera dans ces prochains ouvrages. Ainsi Tom est mort sera particulièrement médiatisé après les propos de Camille Laurens qui l’accusa de l’avoir « psychiquementplagié » Philippe (POL, 1995). Tom est mort est un roman à la première personne constitué des mots écrits par une mère dont le fils de quatre ans vient de décéder. Ce livre arrive dix ans après Truismes et quelques années après la parution du Bébé (POL, 2002) où elle pose très clairement la question : « Qu’est-ce-qu’un bébé ? […] Qu’est-ce qu’une mère ? ». Devant la fascination qu’exerce ce petit être envahissant, se forme un phénomène de symbiose, d’identification, de confusion des limites.

Dans Tom est mort, la mère est détruite, dévastée, obscure, instable, tranchant de façon éclatante avec la mère de la narratrice de Truismes. Celle-ci, quand elle se retrouve sans ressources, une fois totalement devenue truie, et son fiancé ayant été tué, trouve dans le foyer maternel une sorte de refuge.

Mais sa mère, qui la reconnaît malgré les extrêmes transformations de son corps, adopte une attitude mitigée. Ce personnage quasiment absent jusqu’aux dernières pages, qui à la télévision implorait de pouvoir revoir sa fille (mais en ces temps troublés, il valait mieux ne pas trop écouter la télévision, visiblement aux mains des pouvoirs politiques stipendiés), finit par trouver en elle une source de profits. La viande, en particulier le porc, se vendant cher au marché noir…

Sur les traces de Paula Becker

Dans sa biographie de Paula Modersohn-Becker, Marie Darrieussecq reprend la vie de cette peintre, artiste lumineuse, solaire, mais oppressée par la rigidité de son temps, trop moderne, et d’un avant-gardisme incompris

Dans sa biographie de Paula Modersohn-Becker, Marie Darrieussecq reprend la vie de cette peintre, artiste lumineuse, solaire, mais oppressée par la rigidité de son temps, trop moderne, et d’un avant-gardisme incompris. Fuyant le pathos et la mièvrerie comme elle le fait dans le reste de son œuvre, Darrieussecq reprend petit à petit les éléments majeurs de la vie de cette très jeune artiste amoureuse de Paris, mais aussi de la nature, qu’elle a beaucoup peinte. La littérature permet donc de poser la possibilité d’une peinture féminine, une représentation presque synergique entre maternité, féminité et art. D’autant plus que Paula est la première femme peintre à se peindre nue ! (Et aussi à se peindre enceinte…) Après des siècles de regards d’artistes masculins sur les nus féminins, elle essaie de peindre sa propre nudité, ce qui est alors une démarche d’une incroyable nouveauté.

Récit en instantanés de cette vie d’artiste trop en avance (elle est au-delà de l’impressionnisme, devance le tournant cubiste), Être ici est une splendeur croise différentes interrogations féministes au détour de cette psychologie aux facettes changeantes, insaisissables, et arrive à superposer les différentes strates de sa vie personnelle, sentimentale, familiale, professionnelle, à travers des extraits de correspondances (notamment de Rilke, l’ami de la peintre). L’œuvre de Paula, sorte de Frida Khalo allemande, est dense, quoiqu’elle mourût jeune, et immensément moderne. Femme artiste indépendante, elle a ouvert un cheminement artistique singulier, que la plume de Darrieussecq décrit avec volupté, où l’enfance et la maternité se complètent et s’interrogent, et où les procédés picturaux des représentations des personnages féminins sont joliment malmenés et réinventés.

La femme, que ces dernières décennies avaient rendu libérée, capable de tout, déconnectée de son unique rôle reproducteur, vainqueur indiscutable dans la lutte contre le système patriarcal, apparaît dans l’oeuvre de Marie Darrieussecq comme emprisonnée dans son corps, asservie à son rôle de mère, et perpétuel objet de domination. Il y a cette phrase, dansNaissance des fantômes (POL, 1998), qui surprend : « Mon corps s’est souvenu sans moi ». Le corps est étouffant, prend toute la place, se fait central, spectral. Que ce soit physiquement, socialement ou même artistiquement pour son dernier livre, tout est compression, mal-être, obsession. Marie Darrieussecq nous offre une critique mordante et satirique de la société et jette une lumière crue, cynique et sans fards sur la misogynie, le viol, la mort, la maternité – en somme, l’insoutenable bestialité de l’être humain.

  • Être ici est une splendeur, Vie de Paula M. Becker, Marie Darrieussecq, POL, mars 2016

La diva aux esprits

mukasonga

Article paru le 5 mai 2016 dans la revue Zone Critique.

Dans son dernier roman Cœur tambour, l’écrivaine rwandaise Scholastique Mukasonga retrace le destin d’une chanteuse à la voix surhumaine, possédée par un esprit nommé Nyabinghi. À travers son carnet intime retrouvé par un journaliste, le lecteur reconstitue les instants de vie de la chanteuse depuis son enfance au Rwanda, plongé dans un mysticisme troublant.

scholastique-mukasonga-coeur-tambourKitami, chanteuse rwandaise internationalement connue pour son « Kitami’s Chant » décède dans des circonstances troubles. Les journalistes du monde entier affluent sur l’île de Montserrat, où le corps a été découvert écrasé sous le poids de son tambour, Ruguina, l’emblème de la chanteuse et de son groupe. On découvre alors un carnet qui recueille les écrits de l’artiste, et qui reprend les différentes étapes de sa vie. « Quand elle entre en scène, elle ne chante pas de sa voix« , avait l’habitude d’expliquer celle qui perdait souvent ses interlocuteurs en d’obscurs aphorismes. L’esprit de Nyabinghi, qui aurait appartenu à une ancienne reine du nom de Kitami, l’habiterait en effet, et c’est celui-ci qui s’exprimerait dans ces performances surhumaines.

Avec en toile de fond la colonisation par les occidentaux et la persécution des Tutsis (ethnie dont fait partie le personnage), par les Hutus, le récit, qui converge vers le crime final, explique de quelle manière l’esprit Nyabinghi s’est emparée de Prisca, qui poursuivra par la suite une carrière internationale sous le nom de Kitami. Crainte et révérée dans son petit village, où Nyabinghi effraie autant qu’elle attire la curiosité, Prisca s’extraira peu à peu de son milieu pour connaître un succès mondial auprès d’un public fasciné par son chant.

Le tambour, symbole presque divinisé du chant de Prisca, est présent tout au long de l’œuvre, comme un cadeau qui l’attendrait puisque, étant la réincarnation de Kitami il lui revient de droit, et il prend une place de plus en plus importante : c’est sous l’imposant instrument que mourra la diva.

Un souffle envoûtant

Coeur tambour puise aux à la source des traditions du Rwanda et des Antilles pour dresser un tableau de l’univers rasta, pousser un cri d’amour et de souffrance à l’Afrique, et instiller une atmosphère d’irrationnalité tout au long du roman.

Crime rituel, assassinat, overdose, sacrifice humain, suicide, accident, règlement de comptes : le succès de Kitami et sa chute subite feront l’objet de diverses rumeurs, que Scholastique Mukasonga n’élucidera pas : « Les causes de la mort de Kitami ne sont toujours pas élucidées. L’enquête, nous assure-t-on, continue. L’énigme, digne d’un roman policier à l’ancienne, semble surtout attirer des détectives autoproclamés, et des romanciers en mal d’inspiration. » Laissant l’icône à ses fans, aux psychologues, psychiatres, journalistes, et autres musicologues, l’auteur a préféré porter son attention sur les débuts de ce destin qu’a choisi d’habiter Nyabinghi, et essaie de brouiller la frontière trouble entre réalité et irréalité, art et spirituel, Prisca et Kitami.

L’auteur a préféré porter son attention sur les débuts de ce destin qu’a choisi d’habiter Nyabinghi, et essaie de brouiller la frontière trouble entre réalité et irréalité, art et spirituel, Prisca et Kitami.

Celle que le monde entier, de Rio de Janeiro à New York, de Paris à Berlin, surnommait « l’Amazone noire » est morte. Derrière la star, il y a des années de vie traversées par un esprit surhumain et un Tambour qui, de ses sonorités saccadés, permet les transes de Kitami. Aux origines de la musique rasta et des traditions africaines, le regard singulier de Scholastique Mukasonga sur le continent qui l’a vue naître, joue sur les ressorts du fantastique, grâce notamment à la présence des esprits, qui se saisissent des destins.

La plume de Mukasonga fait cohabiter dans ce roman des intuitions poétiques, le symbole fort du tambour, battant la cadence comme battrait un cœur, un mysticisme trouble, et un souffle envoûtant où se succèdent peu à peu des souvenirs glissants, immémoriaux : se détache alors en un délicat surgissement, l’âme africaine, vieillissante, ancestrale, magnifiquement captée par une écriture d’une immense douceur.

  • Coeur tambour, Scholastique Mukasonga, coll. Blanche, Gallimard, 176 pages, 16, 50 euros, janvier 2016